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Gregory Bateson - Vers une Écologie de l'esprit
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- Contact culturel et Schismogenèse[*] -
C'est un mémorandum publié, par le comité du Conseil de recherches en sciences
sociales (cf. Man, 1935, 162), qui m'a incité à avancer ici un point de vue qui
s'en écarte considérablement. Le début de mon propos peut paraître plutôt critique, et
c'est la raison pour laquelle je tiens à préciser d'entrée de jeu que, quoi qu'il en
soit, pour moi, toute tentative de déterminer des catégories pour l'étude des rapports
culturels est toujours une contribution utile. Il y a d'ailleurs dans ce mémorandum
plusieurs passages que je ne comprends pas vraiment (notamment la définition), ce qui
fait que ma critique, pour directe qu'elle puisse paraître, n'est pas dirigée contre le
comité, mais plutôt contre certaines erreurs qui ont largement cours dans les recherches
anthropologiques.
Usage des systèmes conceptuels
1. On peut commencer par dire qu'il est généralement imprudent d'élaborer des systèmes
conceptuels avant que les problèmes qu'ils sont censés élucider n'aient été clairement
formulés. Pour autant que je puisse m'en rendre compte, les catégories esquissées dans le
mémorandum qui m'a servi ici de point de départ n'ont pas été élaborées en relation avec
des aspects spécifiques et définis, mais dans le but d'éclairer le thème du «contact
culturel» en général, alors que le problème lui-même restait très vaguement défini.
2. De là, il résulte que œ qui est immédiatement nécessaire, ce n'est pas d'élaborer
un ensemble de concepts pour répondre à toutes les questions, mais plutôt de
formuler schématiquement les problèmes, afin de pouvoir, par la suite, les examiner
isolément.
3. Quoique, dans le mémorandum, le problème soit assez mal défini, un examen attentif
des concepts qui y sont proposés peut nous aider à déterminer en gros les questions qui
sont soulevées à cet endroit. En fait, il semble que le comité a été influencé par le
type de questions que les administrateurs posent d'habitude aux anthropologues: «Est-ce
une bonne chose que d'employer la force dans les contacts culturels?» ou: «Comment faire
accepter tel trait culturel à tel groupe ethnique?», etc. C'est bien comme réponse à ce
type de questions que, dans la définition du contact culturel, on insiste surtout sur la
différence culturelle entre groupes et sur les changements qui en résultent; des
dichotomies, comme celle entre «éléments imposés et éléments reçus volontairement par un
peuple»[1], peuvent être considérées comme
symptomatiques de cette façon de penser en termes administratifs. On peut dire la même
chose des concepts désignés sous les lettres V, A, B et C, respectivement «acceptation»,
«adaptation», «réaction».
4. Si d'une part nous admettons qu'il est nécessaire d'apporter des réponses à de
telles questions administratives et qu'une étude des rapports culturels est susceptible
de les fournir, d'autre part il est presque sûr que la formulation scientifique des
problèmes du contact culturel ne doit pas suivre les mêmes voies. C'est comme si, en
élaborant les concepts de la criminologie, nous commencions par un classement
dichotomique des individus, en criminels et non-criminels; et, en effet, le développement
de cette curieuse «science» a été longtemps entravé précisément par la tentative de
définir un «type criminel».
5. Le mémorandum en question repose, d'ailleurs, sur une fausse prémisse, selon
laquelle les traits d'une culture peuvent être classés sous des rubriques telles que:
économie, religion, etc. On nous demande, par exemple, de subdiviser ces traits en trois
classes, se rapportant respectivement:
a) au profit économique ou à la prédominance politique d'un groupe;
b) au désir de conformité avec les valeurs d'un groupe, dit donateur;
c) aux considérations éthiques et religieuses.
L'idée que chaque trait n'aurait qu'une seule fonction ou, du moins, une fonction qui
prédominerait sur les autres, mène, par extension, à la thèse qu'une culture peut être
subdivisée en «institutions», l'ensemble des traits constituants d'une institution se
ressemblant quant à leurs fonctions principales. La faiblesse d'une telle méthode a été
clairement démontrée par Malinowski et ses disciples: ils ont, en effet, prouvé que
l'ensemble d'une culture peut être vu comme un mécanisme destiné soit à modifier et
satisfaire les besoins sexuels soit à appliquer les normes de comportement soit, encore,
à satisfaire aux besoins alimentaires des individus[2].
A partir de cette démonstration exhaustive, nous devons attendre que chaque trait
d'une culture qu'on examine ne soit pas simplement économique, religieux ou structural,
mais qu'il participe de tous ces attributs, suivant le point de vue duquel nous le
regardons. Si cela est vrai pour la section synchronique d'une culture, il doit en être
de même pour les processus diachroniques de contacts culturels et d'acculturation:
l'offre, l'acceptation ou le refus de chaque trait sont conditionnés par des causes
économiques, structurelles, sexuelles et religieuses tout à la fois.
6. Il s'ensuit que nos catégories — le «religieux», l'«économique», etc. — ne sont pas
des subdivisions réelles, présentes dans les cultures que nous étudions, mais tout
simplement des abstractions que nous fabriquons, pour des raisons de commodité, afin de
décrire verbalement ces cultures. Ce ne sont pas des phénomènes «présents», mais
uniquement des étiquettes pour les différents points de vue que nous adoptons dans l'
analyse. En maniant de telles abstractions, nous devons éviter le sophisme «du concret
mal placé», mis en évidence par Whitehead; erreur que font, par exemple, les historiens
marxistes quand ils soutiennent que les «phénomènes» économiques sont «primaires».
Après ces préliminaires, il nous faut maintenant considérer un autre schéma pour
l'étude des phénomènes de contact.
7. Champ d'investigation. Sous le titre de «contact culturel», je considère —
laissant de côté les cas où le contact, se produisant entre deux communautés de cultures
différentes, débouche sur une profonde perturbation de la culture d'un des groupes ou des
deux —les cas de contact à l'intérieur d'une même communauté: entre des groupes
différenciés d'individus, entre les deux sexes, entre jeunes et vieux, entre aristocratie
et peuple, entre clans, etc., autant de groupes qui vivent ensemble dans un équilibre
approximatif. J'irai, à la limite, jusqu'à élargir l'idée de «contact», pour y inclure
les processus qui façonnent et forment un enfant selon les normes de la culture dans
laquelle il est né[3]; mais, pour l'instant, je me
limiterai aux contacts entre groupes d'individus où les normes culturelles du
comportement sont différentes.
8. En considérant les effets éventuels des perturbations profondes qui font suite aux
contacts entre des communautés très différentes, on peut constater que les changements
prennent la forme d'un des modèles suivants:
a) fusion complète des groupes originairement différents;
b) élimination de l'un des groupes, ou des deux;
c) persistance des deux groupes en un équilibre dynamique à l'intérieur d'une communauté
plus grande.
9. En étendant l'idée de contact aux conditions de différenciation à l'intérieur d'une
même culture, mon but est d'utiliser la connaissance que nous avons de ces états
d'«équilibre», pour mettre en lumière ce qui entre en jeu dans les états de déséquilibre.
Car, en état d'équilibre, il est facile d'obtenir une connaissance des facteurs
distincts, alors qu'il est impossible de les isoler lorsqu'ils agissent violemment. Les
lois de la gravité, par exemple, ne peuvent pas être étudiées convenablement en observant
des maisons qui s'effondrent lors d'un tremblement de terre.
10. Le cas de la fusion complète. Puisqu'il s'agit d'une des issues possibles
du processus, il nous faut savoir quels sont les facteurs présents à l'intérieur d'un
groupe d'individus obéissant à des modèles de comportement homogènes et compatibles. On
pourrait fonder une approche de ces conditions sur l'étude de toute communauté en
équilibre précaire; malheureusement, nos propres communautés européennes se trouvent dans
un état de fluctuation qui fait que ces conditions sont rarement remplies. Qui plus est,
même au sein des communautés primitives, les conditions sont d'ordinaire compliquées par
la différenciation, de sorte que nous devons nous contenter d'étudier les groupes
homogènes qu'on peut observer à l'intérieur des communautés nettement différenciées.
Une première tâche sera d'établir les types d'unité qui prédominent à l'intérieur de
ces groupes; ou plutôt —pour marquer qu'il s'agit là d'aspects et non pas de classes de
phénomènes —de voir quels aspects du corps unitaire de traits doivent être décrits pour
donner une image globale de la situation étudiée. Afin d'être pleinement compris, le
matériel doit être examiné, au moins, sur cinq points:
a) L'aspect structural de l'unité décrite. Le comportement de n'importe quel
individu dans n'importe quel contexte est, en quelque sorte, cognitivement compatible
avec le comportement de tous les autres individus dans tous les autres contextes. Et là
nous devons nous attendre à trouver que la logique inhérente à une culture donnée diffère
profondément de celle des autres cultures: de ce point de vue, par exemple, lorsque
l'individu A offre un verre à l'individu B, ce comportement est compatible avec d'autres
normes de comportement ayant cours à l'intérieur du groupe qui inclut A et B.
Cet aspect de l'unité propre au corpus de modèles de comportement peut être reformulé en
termes de standardisation des aspects cognitifs des personnalités individuelles. Nous
pouvons dire que les modèles de pensée de ces individus sont à tel point standardisés que
leur comportement paraît logique.
b) Aspects affectifs de l' unité. En étudiant la culture de ce point de vue nous
faisons ressortir du même coup la teneur émotionnelle de tous les détails du
comportement; de sorte que l'ensemble du comportement sera vu comme un mécanisme
concerté, orienté vers la satisfaction — ou la dissatisfaction — affective des
individus.
Cet aspect d'une culture peut être également décrit en fonction d'une standardisation des
aspects affectifs des personnalités individuelles qui sont à tel point modifiées par leur
culture que leur comportement leur paraît émotionnellement conséquent.
c) Unité économique. Ici, l'ensemble du comportement sera considéré comme un
mécanisme orienté vers la production et la répartition d'objets matériels.
d) Unité chronologique et spatiale. Les modèles du comportement seront disposés
selon un schéma spatio-temporel: nous y verrons, par exemple, A offrant un verre à B, «au
Sanglier bleu, parce que c'est samedi soir».
e) Unité sociologique. Le comportement des individus sera considéré par rapport à
l'intégration ou à la désintégration d'une unité majeure, le groupe comme totalité:
offrir un verre passe pour un facteur qui favorise la solidarité du groupe.
11. En plus de l'étude, sous tous ces aspects, du comportement des membres d'un groupe
homogène, certains de ces groupes sont à examiner pour saisir l'effet que la
standardisation de ces différents points de vue peut avoir sur les individus étudiés.
J'affirmais précédemment que chaque élément du comportement doit être considéré comme
relevant probablement de tous ces points; il n'en reste pas moins que certains individus
ont plus que d'autres tendance à voir leur propre comportement comme «logique» ou
«conforme au bien de l'État» et à le qualifier ainsi.
12. Avec cette connaissance des conditions qui prévalent dans les groupes homogènes,
nous sommes en état d'examiner les processus de fusion de deux groupes différents en un
seul, et même de prescrire les mesures à prendre, soit pour faciliter, soit pour retarder
une telle fusion; prédire, par exemple, qu'un trait qui est compatible avec les cinq
aspects de l'unité peut être ajouté tel quel — sans autres changements — à une culture.
S'il n'y a pas compatibilité, il faut modifier de façon appropriée soit la culture en
question, soit le trait.
13. Le cas de l'élimination d'un des groupes ou des deux. L'étude d'un tel
aboutissement-limite nous apprendra peut-être assez peu de chose; néanmoins, il est
nécessaire d'examiner dans cette perspective tout le matériel dont nous disposons, afin
de préciser les répercussions qu'un tel développement négatif peut avoir sur la culture
des survivants. Il est possible, par exemple, que les modèles de comportement associés à
l' «élimination» d'autres groupes soient tout à fait assimilés dans la culture prégnante,
de sorte que les individus qui en font partie soient poussés de plus en plus vers ce type
d'élimination.
14. Le cas de la persistance de deux groupes en équilibre dynamique. Parmi tous
les résultats possibles de la mise en contact, celui-là est probablement l'un des plus
instructifs, puisque les facteurs agissant dans l'état d'équilibre dynamique sont
vraisemblablement identiques ou analogues à ceux qui, en état de déséquilibre, sont
actifs lors du changement culturel. Une première tâche est d'étudier les relations qui
prévalent entre ces groupes d'individus aux modèles de comportement différenciés, pour
voir ensuite en quoi ces relations peuvent nous éclairer sur ce qui est désigné
d'ordinaire par le mot «contact». Tous les anthropologues qui ont travaillé sur le
problème du contact culturel ont eu l'occasion d'étudier de tels groupes différenciés.
15. Les possibilités de différenciation des groupes n'étant pas infinies, on peut en
délimiter nettement deux catégories: a) les cas où la relation est principalement
symétrique (par exemple, la différenciation des moitiés, des clans, des villages
et des nations en Europe); b) les cas où la relation est complémentaire (la
différenciation des couches sociales, des classes, des castes, des groupes d'âge et,
parfois, la différenciation culturelle entre sexes[4]). Ces deux types de différenciation contiennent des éléments dynamiques
tels que si certains facteurs de freinage sont supprimés, la différenciation ou la
séparation des groupes s'accentue progressivement, pour aboutir soit à l'effondrement,
soit à un nouvel équilibre.
16. Différenciation symétrique[**]. Peuvent
s'inscrire dans cette catégorie tous les cas où les individus des deux groupes A et B ont
les mêmes aspirations et les mêmes modèles de comportement, mais se différencient par
l'orientation de ces modèles. Ainsi, les membres du groupe A agiront selon des modèles de
comportement A, B, C, dans les rapports à l'intérieur du groupe, mais adopteront les
modèles X, Y, Z, dans leurs rapports avec le groupe B. De même, les membres du groupe B
agiront selon les modèles A, B, C, à l'intérieur du groupe, et selon les modèles X, Y, Z,
dans leurs rapports avec le groupe A. C'est ainsi que s'établit une situation où le
comportement X, Y, Z sera la réponse standard à X, Y, Z. Cette situation contient des
éléments qui peuvent conduire, à la longue, à une différenciation progressive, ou
schismogenèse, selon les mêmes lignes. S'il y a, par exemple, de la vantardise dans les
modèles X, Y, Z, nous verrons qu'il est probable — car la vantardise répond à la
vantardise — que chaque groupe amène l'autre à accentuer à l'excès le modèle en question;
processus qui ne peut conduire, s'il n'est pas contenu, qu'à une rivalité de plus en plus
grande et, finalement, à l'hostilité et à l'effondrement de l'ensemble.
17. Différenciation complémentaire. Dans cette catégorie seront inscrits tous
les cas où le comportement et les aspirations des membres des deux groupes sont
fondamentalement différents. Ainsi, les membres du groupe A utilisent entre eux les
modèles L, M, N, et emploient les modèles 0, P, Q, dans leurs rapports avec le groupe B.
En réponse, à 0, P, Q, les membres du groupe B utilisent les modèles U, V, W, mais
adoptent entre eux les modèles R, S, T. Il peut arriver que 0, P, Q, soit la réponse à U,
V, W, et vice versa. La différenciation peut devenir alors progressive. Si, par exemple,
la série 0, P, Q, comprend des modèles de domination culturelle, alors que U, V, W,
implique la soumission, il est vraisemblable que cette dernière accentuera encore plus la
domination qui, à son tour, accusera la soumission du second côté. Cette schismogenèse,
si elle ne peut pas être refrénée, conduit à une déformation progressive unilatérale des
personnalités des membres des deux groupes: cela aboutit à l'hostilité mutuelle et doit
se terminer par l'effondrement du système global.
18. Réciprocité. Bien que les relations entre groupes puissent en gros être
classées en deux catégories, symétrique et complémentaire, cette subdivision est, dans
une certaine mesure, estompée par un autre type de différenciation, que nous pouvons
qualifier de réciproque: où les modèles de comportement X et Y sont adoptés par les
membres de chaque groupe, dans leurs rapports avec l'autre groupe, mais, au lieu du
système symétrique où X est la réponse à X et Y à Y, X devient ici la réponse à Y. Par
conséquent, pour un cas isolé, le comportement est asymétrique; la symétrie est recouvrée
seulement sur un grand nombre de cas, puisque parfois le groupe A utilisant X, le groupe
B répond par Y, et, d'autres fois, le groupe A utilisant Y, le groupe B répond par X. Les
cas, par exemple, où le groupe A vend (ou il lui arrive de vendre) du sagou au groupe B,
lequel, à son tour, vend (il lui arrive de vendre) la même marchandise à A, peuvent être
qualifiés de réciproques; mais si le groupe A vend habituellement du sagou à B, alors que
ce dernier vend habituellement du poisson à A, nous devons considérer le modèle comme
complémentaire. Le modèle réciproque, il faut le not~r, est compensé et équilibré à
l'intérieur de lui-même et, par conséquent, ne tend pas vers la schismogenèse.
19. Points à élucider:
a) Une analyse pertinente des types de comportement qui peuvent conduire à la
schismogenèse de type symétrique; actuellement, on ne peut y inscrire que la vantardise
et la concurrence commerciale, mais il existe sans doute beaucoup d'autres modèles qui
s'accompagnent du même type d'effet.
b) Une vue d'ensemble des types de comportement qui sont mutuellement complémentaires et
conduisent à des schismogenèses du second type. Pour le moment, nous ne pouvons citer ici
que la domination face à la soumission, l'exhibitionnisme face au voyeurisme,
l'encouragement face aux expressions de faiblesse, avec, en plus, les différentes
combinaisons possibles de ces paires.
c) Une vérification de la loi générale énoncée précédemment, suivant laquelle si deux
groupes agissent l'un envers l'autre selon un comportement complémentaire, le
comportement des membres du groupe A entre eux doit être nécessairement différent de
celui des membres du groupe B entre eux.
d) Un examen systématique des deux types de schismogenèse, en fonction des divers aspects
retenus au paragraphe 10. Pour l'instant, je n'ai examiné la question que dans une
perspective éthologique et structurale [paragraphe 10, aspects a) et b)]. J'ajouterai ici
que ce sont les historiens marxistes qui nous ont donné une image de l'aspect économique
de la schismogenèse complémentaire en Europe occidentale; il est probable, cependant,
qu'ils ont été eux-mêmes influencés outre mesure par la schismogenèse qu'ils ont étudiée
et que, de ce fait, ils ont été tentés d'en tirer des conclusions démesurées.
e) Une description de ce qui se passe lors de l'apparition d'un comportement réciproque,
dans des relations qui par ailleurs sont essentiellement symétriques ou
complémentaires.
20. Quelques facteurs restrictifs. Ce qui est encore plus important que les
problèmes mentionnés au paragraphe précédent, c'est une étude des facteurs qui refrènent
les deux types de schismogenèse. A l'heure actuelle, les nations de l'Europe se trouvent
fort avancées dans la voie d'une schismogenèse symétrique et sont prêtes à s'empoigner;
en même temps, à l'intérieur de chaque nation, on peut observer des hostilités
grandissantes entre 4ifférentes couches sociales, symptôme d'une schismogenèse
complémentaire. De même, nous pouvons observer, dans les pays gouvernés par de nouvelles
dictatures, les étapes initiales d'une schismogenèse complémentaire: le comportement de
ses alliés pousse la dictature à une vanité et à un autoritarisme toujours plus grands.
Cet article a pour but uniquement de mettre en évidence certains problèmes et de
suggérer des lignes d'investigation plutôt que d'apporter des réponses; cependant, nous
pouvons essayer d'énoncer ici quelques suggestions à propos des facteurs qui «contrôlent»
la schismogenèse:
a) En fait, il est possible qu'aucune relation équilibrée entre groupes ne soit
purement symétrique ou purement complémentaire, mais que toute relation contienne des
éléments de deux types. Il est facile, d'autre part, de classer une relation dans l'une
ou l'autre catégorie, selon l'accent prédominant; mais il est possible aussi que la
moindre adjonction de comportement complémentaire dans une relation symétrique, ou la
moindre adjonction de comportement symétrique dans une relation complémentaire,
contribuent largement à stabiliser la situation. Des exemples de ce type de stabilisation
sont assez courants: le châtelain se trouve dans une relation essentiellement
complémentaire — et pas toujours commode — avec «ses» villageois; mais s'il participe, ne
fût-ce qu'une fois par an, à un match de cricket dans le village (rivalité symétrique),
cela a un effet curieusement disproportionné sur ses relations avec eux.
b) Il est certain que, comme dans le cas précité — où le groupe A vend du sagou à B,
tandis que B vend du poisson à A —, des modèles complémentaires peuvent avoir parfois un
véritable effet stabilisateur, dans la mesure où ils agissent dans le sens d'une
dépendance mutuelle entre groupes.
c) Il est possible que la présence, dans une relation, d'un certain nombre d'éléments
véritablement réciproques ait tendance à la stabiliser, en prévenant ainsi la
schismogenèse qui pourrait autrement résulter soit des éléments symétriques, soit des
éléments complémentaires. Mais ce ne serait là, au mieux, qu'une bien faible défense:
d'une part, si nous considérons les effets d'une schismogenèse symétrique sur les modèles
du comportement réciproque, nous voyons que ces derniers sont de moins en moins
fréquents. Ainsi, au fur et à mesure que les individus constituant les nations de
l'Europe sont impliqués dans leurs rivalités symétriques internationales, ils abandonnent
peu à peu le comportement réciproque, en réduisant volontairement au minimum leur
comportement commercial précédent[5]. D'autre part,
si l'on considère les effets de la schismogenèse complémentaire sur les modèles du
comportement réciproque, on voit que la moitié des modèles réciproques est susceptible de
disparaître. Là où, précédemment, les deux groupes adoptaient X et Y, il se constitue
petit à petit un système dans lequel l'un des groupes n'utilise que X, alors que l'autre
n'utilise que Y. En fait, un comportement qui était à l'origine réciproque est réduit à
un modèle complémentaire typique et contribue vraisemblablement par la suite à la
schismogenèse complémentaire.
d) Il est certain que n'importe quel type de schismogenèse entre deux groupes peut être
modifié par des facteurs qui les unissent, dans la fidélité, ou dans l'opposition, à
quelque élément extérieur. Un tel élément extérieur peut être un individu symbolique, un
peuple ennemi ou toute autre circonstance objective: pour peu qu'il pleuve à verse, on
trouverait le loup à côté de l'agneau. Mais il faut noter que, lorsque l'élément
extérieur est une personne ou un groupe de personnes, la relation des groupes associés, A
et B, envers le groupe extérieur, sera toujours une relation potentiellement
schismogénique de l'un ou de l'autre type. Un examen de différents systèmes de ce genre
s'impose, et il nous faudrait surtout en savoir davantage sur les systèmes (par exemple,
les hiérarchies militaires) dans lesquels la distorsion de la personnalité est modifiée,
pour les groupes moyens de la hiérarchie: l'individu fait montre de respect et de
soumission envers les groupes supérieurs, d'intransigeance et d'arrogance envers les
groupes inférieurs.
e) Dans le cas de l'Europe, il existe une autre possibilité, un cas spécial de contrôle
qui s'opère par le détournement de l'attention vers des circonstances extérieures. On
peut espérer que les responsables de la politique des classes et des nations prennent un
jour conscience des processus avec lesquels ils jouent. Toutefois cela n'est pas à même
de se produire tant que l'anthropologie et la psychologie sociale manquent du prestige
qui leur permettrait de se faire entendre; et, sans leurs conseils, les gouvernements
continueront à réagir à la réaction de l'autre, plutôt que de tenir compte des
circonstances.
21. Pour finir, nous pouvons retourner maintenant aux problèmes de l'administrateur
face au contact culturel entre Blancs et Noirs. Sa première tâche est de décider laquelle
des issues mentionnées au paragraphe 8 est souhaitable et réalisable. Cette décision doit
être prise sans hypocrisie. S'il choisit la fusion, il doit s'efforcer d'élaborer chaque
étape, en sorte que les conditions de compatibilité mentionnées (en tant que problèmes de
recherches) au paragraphe 10 soient réalisées. Si les deux groupes doivent demeurer en
une certaine forme d'équilibre dynamique, les possibilités de schismogenèse dans le
système doivent se compenser, s'équilibrer convenablement entre elles. Mais, chaque étape
dont je viens de parler soulève des problèmes qui doivent être étudiés par des
spécialistes compétents; la résolution de ces problèmes apportera une contribution non
seulement à la sociologie appliquée, mais aux fondements mêmes de notre compréhension de
l'être humain vivant en société.
[*] Toute la controverse dont faisait partie cet
article a été réimprimée dans Beyond the Frontier, édité par Paul Bohannon et Fred
Plog. Les remous qu'elle a suscités à l'époque se sont depuis longtemps apaisés, et œt
article n'apparaît ici que pour ses contributions positives. Il fut réimprimé, sans aucun
changement, dans Man, article 199, vol. XXXV, 1935, avec l'autorisation de
l'Institut anthropologique royal de Grande-Bretagne et d'Irlande.
[**] Toute cette partie de l'article anticipe d'un an les
développements que Bateson retiendra dans la partie finale de Naven (1936) auquel
le lecteur peut utilement se reporter. (N.d.É.)
[1] En tout cas, il est évident que ce recours à
un libre arbitre ne peut trouver sa place dans une étude scientifique des processus et
des lois naturelles.
[2] Cf. Malinowski. Sexual Life et Crime and Custom; A.-I.
Richards, Hunger and Work. Subdiviser une culture en «institutions» n'est pas une affaire
aussi simple que je l'ai laissé entendre; et, en dépit de ses travaux, je crois que
l'Ecole de Londres suppose toujours qu'une telle subdivision est possible.
Vraisemblablement, la confusion vient du fait que certaines populations autochtones —
peut-être toutes, mais, en tout cas, celles de l'Europe occidentale — conçoivent leur
culture en la subdivisant de cette façon. Différents phénomènes culturels contribuent
aussi à un tel type de division: a) la division du travail et la différenciation des
normes du comportement entre différents groupes appartenant à la même communauté; b)
l'accent mis, dans certaines cultures, sur les subdivisions de temps et de lieu,
conditionne le comportement. Dans ces cultures, de tels phénomènes permettent de
qualifier de «religieux» tout comportement ayant lieu, par exemple, dans une église le
dimanche matin entre Il h 30 et 12 h 30. Mais même en étudiant ces cultures,
l'anthropologue doit tenir pour suspecte toute classification des traits en institutions
et s'attendre que bon nombre de celles-ci se chevauchent.
En psychologie, on retrouve une erreur analogue qui consiste à considérer le comportement
en fonction des impulsions qui l'inspirent: autoconservatrice, assertive, sexuelle,
d'accumulation. Ici aussi, la confusion vient de ce que non seulement le psychologue,
mais également l'individu étudié, sont enclins à penser en ces termes. Les psychologues
devraient bien admettre que tout élément de comportement — du moins dans le cas
d'individus intégrés — a simultanément rapport à toutes ces abstractions.
[3] Ce schéma doit être orienté vers l'étude des processus
sociaux plutôt que psychologiques; mais un schéma presque analogue pourrait être élaboré
pour l'étude de la psychopathologie. Ici, l'idée de «contact» serait analysée en
fonction, surtout, du façonnement de l'individu, et l'on verrait le rôle important des
processus de schismogenèse, non seulement dans l'accentuation de la mauvaise adaptation
du «déviant», mais aussi dans l'assimilation de l'individu normal par son groupe.
[4] Cf. Margaret Mead, Sex and Temperament, 1935 (éd. fr.
Mœurs et Sexualité en Océanie, Paris, 1960). Parmi les communautés dont on trouve une
description dans ce livre, les Arapesh et les Mundugumor ont des relations en majorité
symétriques entre sexes, alors que les Chambuli ont des relations complémentaires. Parmi
les Iatmul, une tribu de la même région de Nouvelle-Guinée, que j'ai étudiée, la relation
entre sexes est complémentaire, tout en étant néanmoins différente de celle des Chambuli.
J'espère publier bientôt un livre sur les Iatmul, où je donnerai des aperçus de leur
culture selon les aspects a), b) et e) mentionnés au paragraphe 10. (Cf. Bibliographie,
rubriques 1936 et 1958 B.)
[5] Ici, comme dans d'autres exemples que j'ai donnés, il
ne s'agit pas de considérer la schismogenèse sous tous les aspects mentionnés au
paragraphe 10. En fait, dans la mesure où nous n'envisageons pas l'aspect économique du
problème, les conséquences de la crise économique sur la schismogenèse n'entrent pas en
ligne de compte. Une étude complète serait subdivisée en différentes sections, chacune
traitant l'un des aspects des phénomènes.
Vers une écologie de l'esprit, traduit de l'Anglais par Perial Drisso,
Laurencine Lot et Eugène Simion
© Éditions du Seuil, Paris, 1977 pour la traduction française,
ISBN 2-02-025767-X (1° publ. ISBN 2-02-004700-4, 2° publ. ISBN 2-02-012301-0)
Titre original: Steps to an Ecology of Mind, Chandler Publishing Company, New York
édition originale: ISBN 345-23423-5-195, © Chandler Publishing Company, New York
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