| Guy Debord ~ Commentaires sur "La societé du spectacle"
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À la mémoire de Gérard Lebovici, assassiné à Paris, le 5 mars
1984, dans un guet-apens resté mystérieux.
«Quelque critiques que puissent être la situation et les circonstances
où vous vous trouvez, ne désespérez de rien; c’est dans les occasions où tout est à
craindre, qu’il ne faut rien craindre; c’est lorsqu’on est environné de tous les dangers,
qu’il n’en faut redouter aucun; c’est lorsqu’on est sans aucune ressource, qu’il faut
compter sur toutes; c’est lorsqu’on est surpris, qu’il faut surprendre l’ennemi lui-même».
Sun Tse (L’Art de la guerre)
I
Ces Commentaires sont assurés d’être promptement connus de cinquante ou
soixante personnes; autant dire beaucoup dans les jours que nous vivons, et quand on
traite de questions si graves. Mais aussi c’est parce que j’ai, dans certains milieux, la
réputation d’être un connaisseur. Il faut également considérer que, de cette élite qui va
s’y intéresser, la moitié, ou un nombre qui s’en approche de très près, est composée de
gens qui s’emploient à maintenir le système de domination spectaculaire, et l’autre
moitié de gens qui s’obstineront à faire tout le contraire. Ayant ainsi à tenir compte
de lecteurs très attentifs et diversement influents, je ne peux évidemment parler en
toute liberté. Je dois surtout prendre garde à ne pas trop instruire n’importe qui.
Le malheur des temps m’obligera donc à écrire, encore une fois, d’une façon nouvelle.
Certains éléments seront volontairement omis; et le plan devra rester assez peu clair. On
pourra y rencontrer, comme la signature même de l’époque, quelques leurres. À condition
d’intercaler çà et là plusieurs autres pages, le sens total peut apparaître: ainsi, bien
souvent, des articles secrets ont été ajoutés à ce que des traités stipulaient ouvertement,
et de même il arrive que des agents chimiques ne révèlent une part inconnue de leurs
propriétés que lorsqu’ils se trouvent associés à d’autres. Il n’y aura, d’ailleurs, dans
ce bref ouvrage, que trop de choses qui seront, hélas, faciles à comprendre.
II
En 1967, j’ai montré dans un livre, La Société du Spectacle,
ce que le spectacle moderne était déjà essentiellement: le règne
autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de
souveraineté irresponsable, et l’ensemble des nouvelles techniques
de gouvernement qui accompagnent ce règne. Les troubles de 1968,
qui se sont prolongés dans divers pays au cours des années suivantes,
n’ayant en aucun lieu abattu l’organisation existante de la société,
dont il sourd comme spontanément, le spectacle a donc continué partout
de se renforcer, c’est-à-dire à la fois de s’étendre aux extrêmes
par tous les côtés, et d’augmenter sa densité au centre. Il a même
appris de nouveaux procédés défensifs, comme il arrive ordinairement
aux pouvoirs attaqués. Quand j’ai commencé la critique de la société
spectaculaire, on a surtout remarqué, vu le moment, le contenu révolutionnaire
que l’on pouvait découvrir dans cette critique, et on l’a ressenti,
naturellement, comme son élément le plus fâcheux. Quant à la chose
même, on m’a parfois accusé de l’avoir inventée de toutes pièces,
et toujours de m’être complu dans l’outrance en évaluant la profondeur
et l’unité de ce spectacle et de son action réelle. Je dois convenir
que les autres, après, faisant paraître de nouveaux livres autour
du même sujet, ont parfaitement démontré que l’on pouvait éviter
d’en dire tant. Ils n’ont eu qu’à remplacer l’ensemble et son mouvement
par un seul détail statique de la surface du phénomène, l’originalité
de chaque auteur se plaisant à le choisir différent, et par là d’autant
moins inquiétant. Aucun n’a voulu altérer la modestie scientifique
de son interprétation personnelle en y mêlant de téméraires jugements
historiques.
Mais enfin la société du spectacle n’en a pas moins continué sa
marche. Elle va vite car, en 1967, elle n’avait guère plus d’une
quarantaine d’années derrière elle; mais pleinement employées.
Et de son propre mouvement, que personne ne prenait plus la peine
d’étudier, elle a montré depuis, par d’étonnants exploits, que sa
nature effective était bien ce que j’avais dit. Ce point établi
n’a pas seulement une valeur académique; parce qu’il est sans doute
indispensable d’avoir reconnu l’unité et l’articulation de la force
agissante qu’est le spectacle, pour être à partir de là capable
de rechercher dans quelles directions cette force a pu se déplacer,
étant ce qu’elle était. Ces questions sont d’un grand intérêt:
c’est nécessairement dans de telles conditions que se jouera la
suite du conflit dans la société. Puisque le spectacle, à ce jour,
est assurément plus puissant qu’il l’était auparavant, que fait-il
de cette puissance supplémentaire ? Jusqu’où s’est-il avancé, où
il n’était pas précédemment ? Quelles sont, en somme, ses lignes
d’opérations en ce moment ? Le sentiment vague qu’il s’agit
d’une sorte d’invasion rapide, qui oblige les gens à mener une vie
très différente, est désormais largement répandu; mais on ressent
cela plutôt comme une modification inexpliquée du climat ou d’un
autre équilibre naturel, modification devant laquelle l’ignorance
sait seulement qu’elle n’a rien à dire. De plus, beaucoup admettent
que c’est une invasion civilisatrice, au demeurant inévitable, et
ont même envie d’y collaborer. Ceux-là aiment mieux ne pas savoir
à quoi sert précisément cette conquête, et comment elle chemine.
Je vais évoquer quelques conséquences pratiques, encore
peu connues, qui résultent de ce déploiement rapide du spectacle
durant les vingt dernières années. Je ne me propose, sur aucun aspect
de la question, d’en venir à des polémiques, désormais trop faciles
et trop inutiles; pas davantage de convaincre. Les présents commentaires
ne se soucient pas de moraliser. Ils n’envisagent pas ce qui est
souhaitable, ou seulement préférable. Ils s’en tiendront à noter
ce qui est.
III
Maintenant que personne ne peut raisonnablement douter de l’existence
et de la puissance du spectacle, on peut par contre douter qu’il
soit raisonnable d’ajouter quelque chose sur une question que l’expérience
a tranchée d’une manière aussi draconienne. Le Monde du 19
septembre 1987 illustrait avec bonheur la formule «Ce qui existe,
on n’a donc plus besoin d’en parler», véritable loi
fondamentale de ces temps spectaculaires qui, à cet égard au moins,
n’ont laissé en retard aucun pays: «Que la société contemporaine
soit une société de spectacle, c’est une affaire entendue. Il faudra
bientôt remarquer ceux qui ne se font pas remarquer. On ne compte
plus les ouvrages décrivant un phénomène qui en vient à caractériser
les nations industrielles sans épargner les pays en retard sur leur
temps. Mais en notant cette cocasserie que les livres qui analysent,
en général pour le déplorer, ce phénomène doivent, eux aussi, sacrifier
au spectacle pour se faire connaître». Il est vrai que cette critique
spectaculaire du spectacle, venue tard et qui pour comble voudrait
«se faire connaître» sur le même terrain, s’en tiendra forcément
à des généralités vaines ou à d’hypocrites regrets; comme aussi
paraît vaine cette sagesse désabusée qui bouffonne dans un journal.
La discussion creuse sur le spectacle, c’est-à-dire sur ce que
font les propriétaires du monde, est ainsi organisée par lui-même
: on insiste sur les grands moyens du spectacle, afin de
ne rien dire de leur grand emploi. On préfère souvent l’appeler,
plutôt que spectacle, le médiatique. Et par là, on veut désigner
un simple instrument, une sorte de service public qui gérerait avec
un impartial «professionnalisme» la nouvelle richesse de la communication
de tous par mass media, communication enfin parvenue à la
pureté unilatérale, où se fait paisiblement admirer la décision
déjà prise. Ce qui est communiqué, ce sont des ordres ;
et, fort harmonieusement, ceux qui les ont donnés sont également
ceux qui diront ce qu’ils en pensent.
Le pouvoir du spectacle, qui est si essentiellement unitaire, centralisateur
par la force même des choses, et parfaitement despotique dans son
esprit, s’indigne assez souvent de voir se constituer, sous son
règne, une politique-spectacle, une justice-spectacle, une médecine-spectacle,
ou tant d’aussi surprenants «excès médiatiques». Ainsi le spectacle
ne serait rien d’autre que l’excès du médiatique, dont la nature,
indiscutablement bonne puisqu’il sert à communiquer, est parfois
portée aux excès. Assez fréquemment, les maîtres de la société se
déclarent mal servis par leurs employés médiatiques; plus souvent
ils reprochent à la plèbe des spectateurs sa tendance à s’adonner
sans retenue, et presque bestialement, aux plaisirs médiatiques.
On dissimulera ainsi, derrière une multitude virtuellement infinie
de prétendues divergences médiatiques, ce qui est tout au contraire
le résultat d’une convergence spectaculaire voulue avec une remarquable
ténacité. De même que la logique de la marchandise prime sur les
diverses ambitions concurrentielles de tous les commerçants, ou
que la logique de la guerre domine toujours les fréquentes modifications
de l’armement, de même la logique sévère du spectacle commande partout
la foisonnante diversité des extravagances médiatiques.
Le changement qui a le plus d’importance, dans tout ce qui s’est
passé depuis vingt ans, réside dans la continuité même du spectacle.
Cette importance ne tient pas au perfectionnement de son instrumentation
médiatique, qui avait déjà auparavant atteint un stade de développement
très avancé: c’est tout simplement que la domination spectaculaire
ait pu élever une génération pliée à ses lois. Les conditions extraordinairement
neuves dans lesquelles cette génération, dans l’ensemble, a effectivement
vécu, constituent un résumé exact et suffisant de tout ce que désormais
le spectacle empêche; et aussi de tout ce qu’il permet.
IV
Sur le plan simplement théorique, il ne me faudra ajouter à ce
que j’avais formulé antérieurement qu’un détail, mais qui va loin.
En 1967, je distinguais deux formes, successives et rivales, du
pouvoir spectaculaire, la concentrée et la diffuse. L’une et l’autre
planaient au-dessus de la société réelle, comme son but et son mensonge.
La première, mettant en avant l’idéologie résumée autour d’une personnalité
dictatoriale, avait accompagné la contre-révolution totalitaire,
la nazie aussi bien que la stalinienne. L’autre, incitant les salariés
à opérer librement leur choix entre une grande variété de marchandises
nouvelles qui s’affrontaient, avait représenté cette américanisation
du monde, qui effrayait par quelques aspects, mais aussi bien séduisait
les pays où avaient pu se maintenir plus longtemps les conditions
des démocraties bourgeoises de type traditionnel. Une troisième
forme s’est constituée depuis, par la combinaison raisonnée des
deux précédentes, et sur la base générale d’une victoire de celle
qui s’était montrée la plus forte, la forme diffuse. Il s’agit du
spectaculaire intégré, qui désormais tend à s’imposer mondialement.
La place prédominante qu’ont tenue la Russie et l’Allemagne dans
la formation du spectaculaire concentré, et les États-Unis dans
celle du spectaculaire diffus, semble avoir appartenu à la France
et à l’Italie au moment de la mise en place du spectaculaire intégré,
par le jeu d’une série de facteurs historiques communs: rôle important
des parti et syndicat staliniens dans la vie politique et intellectuelle,
faible tradition démocratique, longue monopolisation du pouvoir
par un seul parti de gouvernement, nécessité d’en finir avec une
contestation révolutionnaire apparue par surprise.
Le spectaculaire intégré se manifeste à la fois comme concentré
et comme diffus, et depuis cette unification fructueuse il a su
employer plus grandement l’une et l’autre qualités. Leur mode d’application
antérieur a beaucoup changé. À considérer le côté concentré, le
centre directeur en est maintenant devenu occulte: on n’y place
jamais plus un chef connu, ni une idéologie claire. Et à considérer
le côté diffus, l’influence spectaculaire n’avait jamais marqué
à ce point la presque totalité des conduites et des objets qui sont
produits socialement. Car le sens final du spectaculaire intégré,
c’est qu’il s’est intégré dans la réalité même à mesure qu’il en
parlait; et qu’il la reconstruisait comme il en parlait. De sorte
que cette réalité maintenant ne se tient plus en face de lui comme
quelque chose d’étranger. Quand le spectaculaire était concentré
la plus grande part de la société périphérique lui échappait; et
quand il était diffus, une faible part; aujourd’hui rien. Le spectacle
s’est mélangé à toute réalité, en l’irradiant. Comme on pouvait
facilement le prévoir en théorie, l’expérience pratique de l’accomplissement
sans frein des volontés de la raison marchande aura montré vite
et sans exceptions que le devenir-monde de la falsification était
aussi un devenir-falsification du monde. Hormis un héritage encore
important, mais destiné à se réduire toujours, de livres et de bâtiments
anciens, qui du reste sont de plus en plus souvent sélectionnés
et mis en perspective selon les convenances du spectacle, il n’existe
plus rien, dans la culture et dans la nature, qui n’ait été transformé,
et pollué, selon les moyens et les intérêts de l’industrie moderne.
La génétique même est devenue pleinement accessible aux forces dominantes
de la société.
Le gouvernement du spectacle, qui à présent détient tous les moyens
de falsifier l’ensemble de la production aussi bien que de la perception,
est maître absolu des souvenirs comme il est maître incontrôlé des
projets qui façonnent le plus lointain avenir. Il règne seul partout;
il exécute ses jugements sommaires.
C’est dans de telles conditions que l’on peut voir se déchaîner
soudainement, avec une allégresse carnavalesque, une fin parodique
de la division du travail; d’autant mieux venue qu’elle coïncide
avec le mouvement général de disparition de toute vraie compétence.
Un financier va chanter, un avocat va se faire indicateur de police,
un boulanger va exposer ses préférences littéraires, un acteur va
gouverner, un cuisinier va philosopher sur les moments de cuisson
comme jalons dans l’histoire universelle. Chacun peut surgir dans
le spectacle afin de s’adonner publiquement, ou parfois pour s’être
livré secrètement, à une activité complètement autre que la spécialité
par laquelle il s’était d’abord fait connaître. Là où la possession
d’un « statut médiatique» a pris une importance infiniment
plus grande que la valeur de ce que l’on a été capable de faire
réellement, il est normal que ce statut soit aisément transférable,
et confère le droit de briller, de la même façon, n’importe où ailleurs.
Le plus souvent, ces particules médiatiques accélérées poursuivent
leur simple carrière dans l’admirable statutairement garanti. Mais
il arrive que la transition médiatique fasse la couverture
entre beaucoup d’entreprises, officiellement indépendantes, mais
en fait secrètement reliées par différents réseaux ad hoc.
De sorte que, parfois, la division sociale du travail, ainsi que
la solidarité couramment prévisible de son emploi, reparaissent
sous des formes tout à fait nouvelles: par exemple, on peut désormais
publier un roman pour préparer un assassinat. Ces pittoresques exemples
veulent dire aussi que l’on ne peut plus se fier à personne sur
son métier.
Mais l’ambition la plus haute du spectaculaire intégré, c’est encore
que les agents secrets deviennent des révolutionnaires, et que les
révolutionnaires deviennent des agents secrets.
V
La société modernisée jusqu’au stade du spectaculaire intégré se
caractérise par l’effet combiné de cinq traits principaux, qui sont:
le renouvellement technologique incessant; la fusion économico-étatique;
le secret généralisé; le faux sans réplique; un présent perpétuel.
Le mouvement d’innovation technologique dure depuis longtemps,
et il est constitutif de la société capitaliste, dite parfois industrielle
ou post-industrielle. Mais depuis qu’il a pris sa plus récente accélération
(au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale), il renforce d’autant
mieux l’autorité spectaculaire, puisque par lui chacun se découvre
entièrement livré à l’ensemble des spécialistes, à leurs calculs
et à leurs jugements toujours satisfaits sur ces calculs. La fusion
économico-étatique est la tendance la plus manifeste de ce siècle;
et elle y est pour le moins devenue le moteur du développement
économique le plus récent. L’alliance défensive et offensive conclue
entre ces deux puissances, l’économie et l’État, leur a assuré les
plus grands bénéfices communs, dans tous les domaines: on peut
dire de chacune qu’elle possède l’autre; il est absurde de les
opposer, ou de distinguer leurs raisons et leurs déraisons. Cette
union s’est aussi montrée extrêmement favorable au développement
de la domination spectaculaire, qui précisément, dès sa formation,
n’était pas autre chose. Les trois derniers traits sont les effets
directs de cette domination, à son stade intégré.
Le secret généralisé se tient derrière le spectacle, comme le complément
décisif de ce qu’il montre et, si l’on descend au fond des choses,
comme sa plus importante opération.
Le seul fait d’être désormais sans réplique a donné au faux une
qualité toute nouvelle. C’est du même coup le vrai qui a cessé d’exister
presque partout, ou dans le meilleur cas s’est vu réduit à l’état
d’une hypothèse qui ne peut jamais être démontrée. Le faux sans
réplique a achevé de faire disparaître l’opinion publique, qui d’abord
s’était trouvée incapable de se faire entendre; puis, très vite
par la suite, de seulement se former. Cela entraîne évidemment d’importantes
conséquences dans la politique, les sciences appliquées, la justice,
la connaissance artistique.
La construction d’un présent où la mode elle-même, de l’habillement
aux chanteurs, s’est immobilisée, qui veut oublier le passé et qui
ne donne plus l’impression de croire à un avenir, est obtenue par
l’incessant passage circulaire de l’information, revenant à tout
instant sur une liste très succincte des mêmes vétilles, annoncées
passionnément comme d’importantes nouvelles; alors que ne passent
que rarement, et par brèves saccades, les nouvelles véritablement
importantes, sur ce qui change effectivement. Elles concernent toujours
la condamnation que ce monde semble avoir prononcée contre son existence,
les étapes de son auto-destruction programmée.
VI
La première intention de la domination spectaculaire était de faire
disparaître la connaissance historique en général; et d’abord presque
toutes les informations et tous les commentaires raisonnables sur
le plus récent passé. Une si flagrante évidence n’a pas besoin d’être
expliquée. Le spectacle organise avec maîtrise l’ignorance de ce
qui advient et, tout de suite après, l’oubli de ce qui a pu quand
même en être connu. Le plus important est le plus caché. Rien, depuis
vingt ans, n’a été recouvert de tant de mensonges commandés que
l’histoire de mai 1968. D’utiles leçons ont pourtant été tirées
de quelques études démystifiées sur ces journées et leurs origines;
mais c’est le secret de l’État.
En France, il y a déjà une dizaine d’années, un président de la
République, oublié depuis mais flottant alors à la surface du spectacle,
exprimait naïvement la joie qu’il ressentait, «sachant que nous
vivrons désormais dans un monde sans mémoire, où, comme sur la surface
de l’eau, l’image chasse indéfiniment l’image». C’est en effet
commode pour qui est aux affaires; et sait y rester. La fin de
l’histoire est un plaisant repos pour tout pouvoir présent. Elle
lui garantit absolument le succès de l’ensemble de ses entreprises,
ou du moins le bruit du succès.
Un pouvoir absolu supprime d’autant plus radicalement l’histoire
qu’il a pour ce faire des intérêts ou des obligations plus impérieux,
et surtout selon qu’il a trouvé de plus ou moins grandes facilités
pratiques d’exécution. Ts’in Che-houang-ti a fait brûler les livres,
mais il n’a pas réussi à les faire disparaître tous. Staline avait
poussé plus loin la réalisation d’un tel projet dans notre siècle
mais, malgré les complicités de toutes sortes qu’il a pu trouver
hors des frontières de son empire, il restait une vaste zone du
monde inaccessible à sa police, où l’on riait de ses impostures.
Le spectaculaire intégré a fait mieux, avec de très nouveaux procédés,
et en opérant cette fois mondialement. L’ineptie qui se fait respecter
partout, il n’est plus permis d’en rire; en tout cas il est devenu
impossible de faire savoir qu’on en rit.
Le domaine de l’histoire était le mémorable, la totalité des événements
dont les conséquences se manifesteraient longtemps. C’était inséparablement
la connaissance qui devrait durer, et aiderait à comprendre, au
moins partiellement, ce qu’il adviendrait de nouveau: «une acquisition
pour toujours», dit Thucydide. Par là l’histoire était la mesure
d’une nouveauté véritable; et qui vend la nouveauté a tout intérêt
à faire disparaître le moyen de la mesurer. Quand l’important se
fait socialement reconnaître comme ce qui est instantané, et va
l’être encore l’instant d’après, autre et même, et que remplacera
toujours une autre importance instantanée, on peut aussi bien dire
que le moyen employé garantit une sorte d’éternité de cette non-importance,
qui parle si haut.
Le précieux avantage que le spectacle a retiré de cette mise
hors la loi de l’histoire, d’avoir déjà condamné toute l’histoire
récente à passer à la clandestinité, et d’avoir réussi à faire oublier
très généralement l’esprit historique dans la société, c’est d’abord
de couvrir sa propre histoire: le mouvement même de sa récente
conquête du monde. Son pouvoir apparaît déjà familier, comme s’il
avait depuis toujours été là. Tous les usurpateurs ont voulu faire
oublier qu’ils viennent d’arriver.
VII
Avec la destruction de l’histoire, c’est l’événement contemporain
lui-même qui s’éloigne aussitôt dans une distance fabuleuse, parmi
ses récits invérifiables, ses statistiques incontrôlables, ses explications
invraisemblables et ses raisonnements intenables. À toutes les sottises
qui sont avancées spectaculairement, il n’y a jamais que des médiatiques
qui pourraient répondre, par quelques respectueuses rectifications
ou remontrances, et encore en sont-ils avares car, outre leur extrême
ignorance, leur solidarité, de métier et de cœur, avec l’autorité
générale du spectacle, et avec la société qu’il exprime, leur fait
un devoir, et aussi un plaisir, de ne jamais s’écarter de cette
autorité, dont la majesté ne doit pas être lésée. Il ne faut pas
oublier que tout médiatique, et par salaire et par autres récompenses
ou soultes, a toujours un maître, parfois plusieurs; et que tout
médiatique se sait remplaçable.
Tous les experts sont médiatiques-étatiques, et ne sont reconnus
experts que par là. Tout expert sert son maître, car chacune des
anciennes possibilités d’indépendance a été à peu près réduite à
rien par les conditions d’organisation de la société présente. L’expert
qui sert le mieux, c’est, bien sûr, l’expert qui ment. Ceux qui
ont besoin de l’expert, ce sont, pour des motifs différents, le
falsificateur et l’ignorant. Là où l’individu n’y reconnaît plus
rien par lui-même, il sera formellement rassuré par l’expert. Il
était auparavant normal qu’il y ait des experts de l’art des Étrusques;
et ils étaient toujours compétents, car l’art étrusque n’est pas
sur le marché. Mais, par exemple, une époque qui trouve rentable
de falsifier chimiquement nombre de vins célèbres, ne pourra les
vendre que si elle a formé des experts en vins qui entraîneront
les caves à aimer leurs nouveaux parfums, plus reconnaissables.
Cervantès remarque que «sous un mauvais manteau, on trouve souvent
un bon buveur». Celui qui connaît le vin ignore souvent les règles
de l’industrie nucléaire; mais la domination spectaculaire estime
que, puisqu’un expert s’est moqué de lui à propos d’industrie nucléaire,
un autre expert pourra bien s’en moquer à propos du vin. Et on sait,
par exemple, combien l’expert en météorologie médiatique, qui annonce
les températures ou les pluies prévues pour les quarante-huit heures
à venir, est tenu à beaucoup de réserves par l’obligation de maintenir
des équilibres économiques, touristiques et régionaux, quand tant
de gens circulent si souvent sur tant de routes, entre des lieux
également désolés; de sorte qu’il aura plutôt à réussir comme amuseur.
Un aspect de la disparition de toute connaissance historique objective
se manifeste à propos de n’importe quelle réputation personnelle,
qui est devenue malléable et rectifiable à volonté par ceux qui
contrôlent toute l’information, celle que l’on recueille et aussi
celle, bien différente, que l’on diffuse; ils ont donc toute licence
pour falsifier. Car une évidence historique dont on ne veut rien
savoir dans le spectacle n’est plus une évidence. Là où personne
n’a plus que la renommée qui lui a été attribuée comme une faveur
par la bienveillance d’une Cour spectaculaire, la disgrâce peut
suivre instantanément. Une notoriété anti-spectaculaire est devenue
quelque chose d’extrêmement rare. Je suis moi-même l’un des derniers
vivants à en posséder une; à n’en avoir jamais eu d’autre. Mais
c’est aussi devenu extraordinairement suspect. La société s’est
officiellement proclamée spectaculaire. Être connu en dehors des
relations spectaculaires, cela équivaut déjà à être connu comme
ennemi de la société.
Il est permis de changer du tout au tout le passé de quelqu’un,
de le modifier radicalement, de le recréer dans le style des procès
de Moscou; et sans qu’il soit même nécessaire de recourir aux lourdeurs
d’un procès. On peut tuer à moindres frais. Les faux témoins, peut-être
maladroits — mais quelle capacité de sentir cette maladresse pourrait-elle
rester aux spectateurs qui seront témoins des exploits de ces faux
témoins ? — et les faux documents, toujours excellents, ne peuvent
manquer à ceux qui gouvernent le spectaculaire intégré, ou à leurs
amis. Il n’est donc plus possible de croire, sur personne, rien
de ce qui n’a pas été connu par soi-même, et directement. Mais,
en fait, on n’a même plus très souvent besoin d’accuser faussement
quelqu’un. Dès lors que l’on détient le mécanisme commandant la
seule vérification sociale qui se fait pleinement et universellement
reconnaître, on dit ce qu’on veut. Le mouvement de la démonstration
spectaculaire se prouve simplement en marchant en rond: en revenant,
en se répétant, en continuant d’affirmer sur l’unique terrain où
réside désormais ce qui peut s’affirmer publiquement, et se faire
croire, puisque c’est de cela seulement que tout le monde sera témoin.
L’autorité spectaculaire peut également nier n’importe quoi, une
fois, trois fois, et dire qu’elle n’en parlera plus, et parler d’autre
chose; sachant bien qu’elle ne risque plus aucune autre riposte
sur son propre terrain, ni sur un autre. Car il n’existe plus d’agora,
de communauté générale; ni même de communautés restreintes à des
corps intermédiaires ou à des institutions autonomes, à des salons
ou des cafés, aux travailleurs d’une seule entreprise; nulle place
où le débat sur les vérités qui concernent ceux qui sont là puisse
s’affranchir durablement de l’écrasante présence du discours médiatique,
et des différentes forces organisées pour le relayer. Il n’existe
plus maintenant de jugement, garanti relativement indépendant, de
ceux qui constituaient le monde savant; de ceux par exemple qui,
autrefois, plaçaient leur fierté dans une capacité de vérification,
permettant d’approcher ce qu’on appelait l’histoire impartiale des
faits, de croire au moins qu’elle méritait d’être connue. Il n’y
a même plus de vérité bibliographique incontestable, et les résumés
informatisés des fichiers des bibliothèques nationales pourront
en supprimer d’autant mieux les traces. On s’égarerait en pensant
à ce que furent naguère des magistrats, des médecins, des historiens,
et aux obligations impératives qu’ils se reconnaissaient, souvent,
dans les limites de leurs compétences: les hommes ressemblent
plus à leur temps qu’à leur père.
Ce dont le spectacle peut cesser de parler pendant trois jours
est comme ce qui n’existe pas. Car il parle alors de quelque chose
d’autre, et c’est donc cela qui, dès lors, en somme, existe. Les
conséquences pratiques, on le voit, en sont immenses.
On croyait savoir que l’histoire était apparue, en Grèce, avec
la démocratie. On peut vérifier qu’elle disparaît du monde avec
elle.
Il faut pourtant ajouter, à cette liste des triomphes du pouvoir,
un résultat pour lui négatif: un État, dans la gestion duquel s’installe
durablement un grand déficit de connaissances historiques, ne peut
plus être conduit stratégiquement.
VIII
La société qui s’annonce démocratique, quand elle est parvenue
au stade du spectaculaire intégré, semble être admise partout comme
étant la réalisation d’une perfection fragile. De sorte qu’elle
ne doit plus être exposée à des attaques, puisqu’elle est fragile;
et du reste n’est plus attaquable, puisque parfaite comme jamais
société ne fut. C’est une société fragile parce qu’elle a grand
mal à maîtriser sa dangereuse expansion technologique. Mais c’est
une société parfaite pour être gouvernée; et la preuve, c’est que
tous ceux qui aspirent à gouverner veulent gouverner celle-là, par
les mêmes procédés, et la maintenir presque exactement comme elle
est. C’est la première fois, dans l’Europe contemporaine, qu’aucun
parti ou fragment de parti n’essaie plus de seulement prétendre
qu’il tenterait de changer quelque chose d’important. La marchandise
ne peut plus être critiquée par personne: ni en tant que système
général, ni même en tant que cette pacotille déterminée qu’il aura
convenu aux chefs d’entreprises de mettre pour l’instant sur le
marché.
Partout où règne le spectacle, les seules forces organisées sont
celles qui veulent le spectacle. Aucune ne peut donc plus être ennemie
de ce qui existe, ni transgresser l’omertà qui concerne tout.
On en a fini avec cette inquiétante conception, qui avait dominé
durant plus de deux cents ans, selon laquelle une société pouvait
être critiquable et transformable, réformée ou révolutionnée. Et
cela n’a pas été obtenu par l’apparition d’arguments nouveaux, mais
tout simplement parce que les arguments sont devenus inutiles. À
ce résultat, on mesurera, plutôt que le bonheur général, la force
redoutable des réseaux de la tyrannie.
Jamais censure n’a été plus parfaite. Jamais l’opinion de ceux
à qui l’on fait croire encore, dans quelques pays, qu’ils sont restés
des citoyens libres, n’a été moins autorisée à se faire connaître,
chaque fois qu’il s’agit d’un choix qui affectera leur vie réelle.
Jamais il n’a été permis de leur mentir avec une si parfaite absence
de conséquence. Le spectateur est seulement censé ignorer tout,
ne mériter rien. Qui regarde toujours, pour savoir la suite, n’agira
jamais: et tel doit bien être le spectateur. On entend citer fréquemment
l’exception des États-Unis, où Nixon avait fini par pâtir un jour
d’une série de dénégations trop cyniquement maladroites; mais cette
exception toute locale, qui avait quelques vieilles causes historiques,
n’est manifestement plus vraie, puisque Reagan a pu faire récemment
la même chose avec impunité. Tout ce qui n’est jamais sanctionné
est véritablement permis. Il est donc archaïque de parler de scandale.
On prête à un homme d’État italien de premier plan, ayant siégé
simultanément dans le ministère et dans le gouvernement parallèle
appelé P. 2, Potere Due, un mot qui résume le plus profondément
la période où, un peu après l’Italie et les États-Unis, est entré
le monde entier: «Il y avait des scandales, mais il n’y en a plus.
»
Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx décrivait le
rôle envahissant de l’État dans la France du second Empire, riche
alors d’un demi-million de fonctionnaires: «Tout devint ainsi
un objet de l’activité gouvernementale, depuis le pont, la maison
d’école, la propriété communale d’un village jusqu’aux chemins de
fer, aux propriétés nationales et aux universités provinciales.
» La fameuse question du financement des partis politiques se posait
déjà à l’époque, puisque Marx note que «les partis qui, à tour
de rôle, luttaient pour la suprématie, voyaient dans la prise de
possession de cet édifice énorme la proie principale du vainqueur
». Voilà qui sonne tout de même un peu bucolique et, comme on dit,
dépassé, puisque les spéculations de l’État d’aujourd’hui concernent
plutôt les villes nouvelles et les autoroutes, la circulation souterraine
et la production d’énergie électro-nucléaire, la recherche pétrolière
et les ordinateurs, l’administration des banques et les centres
socio-culturels, les modifications du «paysage audiovisuel» et
les exportations clandestines d’armes, la promotion immobilière
et l’industrie pharmaceutique, l’agro-alimentaire et la gestion
des hôpitaux, les crédits militaires et les fonds secrets du département,
à toute heure grandissant, qui doit gérer les nombreux services
de protection de la société. Et pourtant Marx est malheureusement
resté trop longtemps actuel, qui évoque dans le même livre ce gouvernement
«qui ne prend pas la nuit des décisions qu’il veut exécuter dans
la journée, mais décide le jour et exécute la nuit».
IX
Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable
ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses
ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme
est écrite par l’État; elle est donc éducative. Les populations
spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais
elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que,
par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt
acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique.
La modernisation de la répression a fini par mettre au point, d’abord
dans l’expérience-pilote de l’Italie sous le nom de «repentis»,
des accusateurs professionnels assermentés; ce qu’à leur
première apparition au XVIIe siècle, lors des troubles de la Fronde,
on avait appelé des « témoins à brevet». Ce progrès spectaculaire
de la Justice a peuplé les prisons italiennes de plusieurs milliers
de condamnés qui expient une guerre civile qui n’a pas eu lieu,
une sorte de vaste insurrection armée qui par hasard n’a jamais
vu venir son heure, un putschisme tissé de l’étoffe dont sont faits
les rêves.
On peut remarquer que l’interprétation des mystères du terrorisme
paraît avoir introduit une symétrie entre des opinions contradictoires;
comme s’il s’agissait de deux écoles philosophiques professant
des constructions métaphysiques absolument antagonistes. Certains
ne verraient dans le terrorisme rien de plus que quelques évidentes
manipulations par des services secrets; d’autres estimeraient qu’au
contraire il ne faut reprocher aux terroristes que leur manque total
de sens historique. L’emploi d’un peu de logique historique permettrait
de conclure assez vite qu’il n’y a rien de contradictoire à considérer
que des gens qui manquent de tout sens historique peuvent également
être manipulés; et même encore plus facilement que d’autres. Il
est aussi plus facile d’amener à «se repentir» quelqu’un à qui
l’on peut montrer que l’on savait tout, d’avance, de ce qu’il a
cru faire librement. C’est un effet inévitable des formes organisationnelles
clandestines de type militaire, qu’il suffit d’infiltrer peu de
gens en certains points du réseau pour en faire marcher, et tomber,
beaucoup. La critique, dans ces questions d’évaluation des luttes
armées, doit analyser quelquefois une de ces opérations en particulier,
sans se laisser égarer par la ressemblance générale que toutes auraient
éventuellement revêtue. On devrait d’ailleurs s’attendre, comme
logiquement probable, à ce que les services de protection de l’État
pensent à utiliser tous les avantages qu’ils rencontrent sur le
terrain du spectacle, lequel justement a été de longue date organisé
pour cela; c’est au contraire la difficulté de s’en aviser qui
est étonnante, et ne sonne pas juste.
L’intérêt actuel de la justice répressive dans ce domaine consiste
bien sûr à généraliser au plus vite. L’important dans cette sorte
de marchandise, c’est l’emballage, ou l’étiquette: les barres de
codage. Tout ennemi de la démocratie spectaculaire en vaut un autre,
comme se valent toutes les démocraties spectaculaires. Ainsi, il
ne peut plus y avoir de droit d’asile pour les terroristes, et même
si l’on ne leur reproche pas de l’avoir été, ils vont certainement
le devenir, et l’extradition s’impose. En novembre 1978, sur le
cas de Gabor Winter, jeune ouvrier typographe accusé principalement,
par le gouvernement de la République Fédérale Allemande, d’avoir
rédigé quelques tracts révolutionnaires, Mlle Nicole Pradain, représentant
du ministère public devant la Chambre d’accusation de la Cour d’appel
de Paris, a vite démontré que «les motivations politiques», seule
cause de refus d’extradition prévue par la convention franco-allemande
du 29 novembre 1951, ne pouvaient être invoquées:
«Gabor Winter n’est pas un délinquant politique, mais social.
Il refuse les contraintes sociales. Un vrai délinquant politique
n’a pas de sentiment de rejet devant la société. Il s’attaque aux
structures politiques et non, comme Gabor Winter, aux structures
sociales». La notion du délit politique respectable ne s’est vue
reconnaître en Europe qu’à partir du moment où la bourgeoisie avait
attaqué avec succès les structures sociales antérieurement établies.
La qualité de délit politique ne pouvait se disjoindre des diverses
intentions de la critique sociale. C’était vrai pour Blanqui, Varlin,
Durruti. On affecte donc maintenant de vouloir garder, comme un
luxe peu coûteux, un délit purement politique, que personne sans
doute n’aura plus jamais l’occasion de commettre, puisque personne
ne s’intéresse plus au sujet; hormis les professionnels de la politique
eux-mêmes, dont les délits ne sont presque jamais poursuivis, et
ne s’appellent pas non plus politiques. Tous les délits et les crimes
sont effectivement sociaux. Mais de tous les crimes sociaux, aucun
ne devra être regardé comme pire que l’impertinente prétention de
vouloir encore changer quelque chose dans cette société, qui pense
qu’elle n’a été jusqu’ici que trop patiente et trop bonne; mais
qui ne veut plus être blâmée.
X
La dissolution de la logique a été poursuivie, selon les intérêts
fondamentaux du nouveau système de domination, par différents moyens
qui ont opéré en se prêtant toujours un soutien réciproque. Plusieurs
de ces moyens tiennent à l’instrumentation technique qu’a expérimentée
et popularisée le spectacle; mais quelques-uns sont plutôt liés
à la psychologie de masse de la soumission.
Sur le plan des techniques, quand l’image construite et choisie
par quelqu’un d’autre est devenue le principal rapport de
l’individu au monde qu’auparavant il regardait par lui-même, de
chaque endroit où il pouvait aller, on n’ignore évidemment pas que
l’image va supporter tout; parce qu’à l’intérieur d’une même image
on peut juxtaposer sans contradiction n’importe quoi. Le flux des
images emporte tout, et c’est également quelqu’un d’autre qui gouverne
à son gré ce résumé simplifié du monde sensible; qui choisit où
ira ce courant, et aussi le rythme de ce qui devra s’y manifester,
comme perpétuelle surprise arbitraire, ne voulant laisser nul temps
à la réflexion, et tout à fait indépendamment de ce que le spectateur
peut en comprendre ou en penser. Dans cette expérience concrète
de la soumission permanente, se trouve la racine psychologique de
l’adhésion si générale à ce qui est là; qui en vient à lui reconnaître
ipso facto une valeur suffisante. Le discours spectaculaire
tait évidemment, outre ce qui est proprement secret, tout ce qui
ne lui convient pas. Il isole toujours, de ce qu’il montre, l’entourage,
le passé, les intentions, les conséquences. Il est donc totalement
illogique. Puisque personne ne peut plus le contredire, le spectacle
a le droit de se contredire lui-même, de rectifier son passé. La
hautaine attitude de ses serviteurs quand ils ont à faire savoir
une version nouvelle, et peut-être plus mensongère encore, de certains
faits, est de rectifier rudement l’ignorance et les mauvaises interprétations
attribuées à leur public, alors qu’ils sont ceux-là mêmes qui s’empressaient
la veille de répandre cette erreur, avec leur assurance coutumière.
Ainsi, l’enseignement du spectacle et l’ignorance des spectateurs
passent indûment pour des facteurs antagoniques alors qu’ils naissent
l’un de l’autre. Le langage binaire de l’ordinateur est également
une irrésistible incitation à admettre dans chaque instant, sans
réserve, ce qui a été programmé comme l’a bien voulu quelqu’un d’autre,
et qui se fait passer pour la source intemporelle d’une logique
supérieure, impartiale et totale. Quel gain de vitesse, et de vocabulaire,
pour juger de tout ! Politique ? Social ? Il faut choisir. Ce qui
est l’un ne peut être l’autre. Mon choix s’impose. On nous siffle,
et l’on sait pour qui sont ces structures. Il n’est donc pas surprenant
que, dès l’enfance, les écoliers aillent facilement commencer, et
avec enthousiasme, par le Savoir Absolu de l’informatique: tandis
qu’ils ignorent toujours davantage la lecture, qui exige un véritable
jugement à toutes les lignes; et qui seule aussi peu donner accès
à la vaste expérience humaine antéspectaculaire. Car la conversation
est presque morte, et bientôt le seront beaucoup de ceux qui savaient
parler.
Sur le plan des moyens de la pensée des populations contemporaines,
la première cause de la décadence tient clairement au fait que tout
discours montré dans le spectacle ne laisse aucune place à la réponse;
et la logique ne s’était socialement formée que dans le dialogue.
Mais aussi, quand s’est répandu le respect de ce qui parle dans
le spectacle, qui est censé être important, riche, prestigieux,
qui est l’autorité même, la tendance se répand aussi parmi
les spectateurs de vouloir être aussi illogiques que le spectacle,
pour afficher un reflet individuel de cette autorité. Enfin, la
logique n’est pas facile, et personne n’a souhaité la leur enseigner.
Aucun drogué n’étudie la logique; parce qu’il n’en a plus besoin,
et parce qu’il n’en a plus la possibilité. Cette paresse du spectateur
est aussi celle de n’importe quel cadre intellectuel, du spécialiste
vite formé, qui essaiera dans tous les cas de cacher les étroites
limites de ses connaissances par la répétition dogmatique de quelque
argument d’autorité illogique.
XI
On croit généralement que ceux qui ont montré la plus grande incapacité
en matière de logique sont précisément ceux qui se sont proclamés
révolutionnaires. Ce reproche injustifié vient d’une époque antérieure,
où presque tout le monde pensait avec un minimum de logique, à l’éclatante
exception des crétins et des militants; et chez ceux-ci la mauvaise
foi souvent s’y mêlait, voulue parce que crue efficace. Mais il
n’est pas possible aujourd’hui de négliger le fait que l’usage intensif
du spectacle a, comme il fallait s’y attendre, rendu idéologue la
majorité des contemporains, quoique seulement par saccades et par
fragments. Le manque de logique, c’est-à-dire la perte de la possibilité
de reconnaître instantanément ce qui est important et ce qui est
mineur ou hors de la question; ce qui est incompatible ou inversement
pourrait bien être complémentaire; tout ce qu’implique telle conséquence
et ce que, du même coup, elle interdit; cette maladie a été volontairement
injectée à haute dose dans la population par les anesthésistes-réanimateurs
du spectacle. Les contestataires n’ont été d’aucune manière plus
irrationnels que les gens soumis. C’est seulement que, chez eux,
cette irrationalité générale se voit plus intensément, parce qu’en
affichant leur projet, ils ont essayé de mener une opération pratique;
ne serait-ce que lire certains textes en montrant qu’ils en comprennent
le sens. Ils se sont donné diverses obligations de dominer la logique,
et jusqu’à la stratégie, qui est très exactement le champ complet
du déploiement de la logique dialectique des conflits; alors que,
tout comme les autres, ils sont même fort dépourvus de la simple
capacité de se guider sur les vieux instruments imparfaits de la
logique formelle. On n’en doute pas à propos d’eux; alors que l’on
n’y pense guère à propos des autres.
L’individu que cette pensée spectaculaire appauvrie a marqué en
profondeur, et plus que tout autre élément de sa formation, se
place ainsi d’entrée de jeu au service de l’ordre établi, alors
que son intention subjective a pu être complètement contraire à
ce résultat. Il suivra pour l’essentiel le langage du spectacle,
car c’est le seul qui lui est familier: celui dans lequel on lui
a appris à parler. Il voudra sans doute se montrer ennemi de sa
rhétorique; mais il emploiera sa syntaxe. C’est un des points les
plus importants de la réussite obtenue par la domination spectaculaire.
La disparition si rapide du vocabulaire préexistant n’est qu’un
moment de cette opération. Elle la sert.
(Paris, février-avril 1988.)
| Guy Debord ~ Commentaires sur "La societé du spectacle"
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[S O U R C E]
édité du mauvais côté
http://perso.wanadoo.fr/dumauvaiscote/index.htm
Révision 4 du 25.09.2004
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