| Guy Debord ~ Commentaires sur "La societé du spectacle"
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À la mémoire de Gérard Lebovici, assassiné à Paris, le 5 mars
1984, dans un guet-apens resté mystérieux.
«Quelque critiques que puissent être la situation et les circonstances
où vous vous trouvez, ne désespérez de rien; c’est dans les occasions où tout est à
craindre, qu’il ne faut rien craindre; c’est lorsqu’on est environné de tous les dangers,
qu’il n’en faut redouter aucun; c’est lorsqu’on est sans aucune ressource, qu’il faut
compter sur toutes; c’est lorsqu’on est surpris, qu’il faut surprendre l’ennemi lui-même».
Sun Tse (L’Art de la guerre)
XII
L’effacement de la personnalité accompagne fatalement les conditions
de l’existence concrètement soumise aux normes spectaculaires, et
ainsi toujours plus séparée des possibilités de connaître des expériences
qui soient authentiques, et par là de découvrir ses préférences
individuelles. L’individu, paradoxalement, devra se renier en permanence,
s’il tient à être un peu considéré dans une telle société. Cette
existence postule en effet une fidélité toujours changeante, une
suite d’adhésions constamment décevantes à des produits fallacieux.
Il s’agit de courir vite derrière l’inflation des signes dépréciés
de la vie. La drogue aide à se conformer à cette organisation des
choses; la folie aide à la fuir.
Dans toutes sortes d’affaires de cette société, où la distribution
des biens s’est centralisée de telle manière qu’elle est devenue
maîtresse, à la fois d’une façon notoire et d’une façon secrète,
de la définition même de ce que pourra être le bien, il arrive que
l’on attribue à certaines personnes des qualités, ou des connaissances,
ou quelquefois même des vices, parfaitement imaginaires, pour expliquer
par de telles causes le développement satisfaisant de certaines
entreprises; et cela à seule fin de cacher, ou du moins de dissimuler
autant que possible, la fonction de diverses ententes qui décident
de tout.
Cependant, malgré ses fréquentes intentions, et ses lourds moyens,
de mettre en lumière la pleine dimension de nombreuses personnalités
supposées remarquables, la société actuelle, et pas seulement par
tout ce qui a remplacé aujourd’hui les arts, ou par les discours
à ce propos, montre beaucoup plus souvent le contraire: l’incapacité
complète se heurte à une autre incapacité comparable; elles s’affolent,
et c’est à qui se mettra en déroute avant l’autre. Il arrive qu’un
avocat, oubliant qu’il ne figure dans un procès que pour y être
l’homme d’une cause, se laisse sincèrement influencer par un raisonnement
de l’avocat adverse; et même alors que ce raisonnement a pu être
tout aussi peu rigoureux que le sien propre. Il arrive aussi qu’un
suspect, innocent, avoue momentanément ce crime qu’il n’a pas commis;
pour la seule raison qu’il avait été impressionné par la logique
de l’hypothèse d’un délateur qui voulait le croire coupable (cas
du docteur Archambeau, à Poitiers, en 1984).
McLuhan lui-même, le premier apologiste du spectacle, qui paraissait
l’imbécile le plus convaincu de son siècle, a changé d’avis en découvrant
enfin, en 1976, que «la pression des mass media pousse vers
l’irrationnel», et qu’il deviendrait urgent d’en modérer l’emploi.
Le penseur de Toronto avait auparavant passé plusieurs décennies
à s’émerveiller des multiples libertés qu’apportait ce «village
planétaire» si instantanément accessible à tous sans fatigue. Les
villages, contrairement aux villes, ont toujours été dominés par
le conformisme, l’isolement, la surveillance mesquine, l’ennui,
les ragots toujours répétés sur quelques mêmes familles. Et c’est
bien ainsi que se présente désormais la vulgarité de la planète
spectaculaire, où il n’est plus possible de distinguer la dynastie
des Grimaldi-Monaco, ou des Bourbons-Franco, de celle qui avait
remplacé les Stuart. Pourtant d’ingrats disciples essaient aujourd’hui
de faire oublier McLuhan, et de rajeunir ses premières trouvailles,
visant à leur tour une carrière dans l’éloge médiatique de toutes
ces nouvelles libertés qui seraient à «choisir» aléatoirement
dans l’éphémère. Et probablement ils se renieront plus vite que
leur inspirateur.
XIII
Le spectacle ne cache pas que quelques dangers environnent l’ordre
merveilleux qu’il a établi. La pollution des océans et la destruction
des forêts équatoriales menacent le renouvellement de l’oxygène
de la Terre; sa couche d’ozone résiste mal au progrès industriel;
les radiations d’origine nucléaire s’accumulent irréversiblement.
Le spectacle conclut seulement que c’est sans importance. Il ne
veut discuter que sur les dates et les doses. Et en ceci seulement,
il parvient à rassurer; ce qu’un esprit pré-spectaculaire aurait
tenu pour impossible.
Les méthodes de la démocratie spectaculaire sont d’une grande souplesse,
contrairement à la simple brutalité du diktat totalitaire.
On peut garder le nom quand la chose a été secrètement changée (de
la bière, du bœuf, un philosophe). On peut aussi bien changer le
nom quand la chose a été secrètement continuée: par exemple en
Angleterre l’usine de retraitement des déchets nucléaires de Windscale
a été amenée à faire appeler sa localité Sellafield afin de mieux
égarer les soupçons, après un désastreux incendie en 1957, mais
ce retraitement toponymique n’a pas empêché l’augmentation de la
mortalité par cancer et leucémie dans ses alentours. Le gouvernement
anglais, on l’apprend démocratiquement trente ans plus tard, avait
alors décidé de garder secret un rapport sur la catastrophe qu’il
jugeait, et non sans raison, de nature à ébranler la confiance que
le public accordait au nucléaire.
Les pratiques nucléaires, militaires ou civiles, nécessitent une
dose de secret plus forte que partout ailleurs; où comme on sait
il en faut déjà beaucoup. Pour faciliter la vie, c’est-à-dire les
mensonges, des savants élus par les maîtres de ce système, on a
découvert l’utilité de changer aussi les mesures, de les varier
selon un plus grand nombre de points de vue, les raffiner, afin
de pouvoir jongler, selon les cas, avec plusieurs de ces chiffres
difficilement convertibles. C’est ainsi que l’on peut disposer,
pour évaluer la radioactivité, des unités de mesure suivantes:
le curie, le becquerel, le röntgen, le rad, alias centigray, le
rem, sans oublier le facile millirad et le sivert, qui n’est autre
qu’une pièce de 100 rems. Cela évoque le souvenir des subdivisions
de la monnaie anglaise, dont les étrangers ne maîtrisaient pas vite
la complexité, au temps où Sellafield s’appelait encore Windscale.
On conçoit la rigueur et la précision qu’auraient pu atteindre,
au XIXe siècle, l’histoire des guerres et, par conséquent, les théoriciens
de la stratégie si, afin de ne pas donner d’informations trop confidentielles
aux commentateurs neutres ou aux historiens ennemis, on s’en était
habituellement tenu à rendre compte d’une campagne en ces termes:
«La phase préliminaire comporte une série d’engagements où, de
notre côté, une solide avant-garde, constituée par quatre généraux
et les unités placées sous leur commandement, se heurte à un corps
ennemi comptant 13 000 baïonnettes. Dans la phase ultérieure se
développe une bataille rangée, longuement disputée, où s’est portée
la totalité de notre armée, avec ses 290 canons et sa cavalerie
forte de 18 000 sabres; tandis que l’adversaire lui a opposé des
troupes qui n’alignaient pas moins de 3 600 lieutenants d’infanterie,
quarante capitaines de hussards et vingt-quatre de cuirassiers.
Après des alternances d’échecs et de succès de part et d’autre,
la bataille peut être considérée finalement comme indécise. Nos
pertes, plutôt au-dessous du chiffre moyen que l’on constate habituellement
dans des combats d’une durée et d’une intensité comparables, sont
sensiblement supérieures à celles des Grecs à Marathon, mais restent
inférieures à celles des Prussiens à Iéna». D’après cet exemple,
il n’est pas impossible à un spécialiste de se faire une idée vague
des forces engagées. Mais la conduite des opérations est assurée
de rester au-dessus de tout jugement.
En juin 1987, Pierre Bacher, directeur adjoint de l’équipement
à l’E.D.F., a exposé la dernière doctrine de la sécurité des centrales
nucléaires. En les dotant de vannes et de filtres, il devient beaucoup
plus facile d’éviter les catastrophes majeures, la fissuration ou
l’explosion de l’enceinte, qui toucheraient l’ensemble d’une «région
». C’est ce que l’on obtient à trop vouloir confiner. Il vaut mieux,
chaque fois que la machine fait mine de s’emballer, décompresser
doucement, en arrosant un étroit voisinage de quelques kilomètres,
voisinage qui sera chaque fois très différemment et aléatoirement
prolongé par le caprice des vents. Il révèle que, dans les deux
années précédentes, les discrets essais menés à Cadarache, dans
la Drôme, «ont concrètement montré que les rejets — essentiellement
des gaz — ne dépassent pas quelques pour mille, au pire un pour
cent de la radioactivité régnant dans l’enceinte». Ce pire reste
donc très modéré: un pour cent. Auparavant on était sûrs qu’il
n’y avait aucun risque, sauf dans le cas d’accident, logiquement
impossible. Les premières années d’expérience ont changé ce raisonnement
ainsi: puisque l’accident est toujours possible, ce qu’il faut
éviter, c’est qu’il atteigne un seuil catastrophique, et c’est aisé.
Il suffit de contaminer coup par coup avec modération. Qui ne sent
qu’il est infiniment plus sain de se borner pendant quelques années
à boire 140 centilitres de vodka par jour, au lieu de commencer
tout de suite à s’enivrer comme des Polonais ?
Il est assurément dommage que la société humaine rencontre de si
brûlants problèmes au moment où il est devenu matériellement impossible
de faire entendre la moindre objection au discours marchand; au
moment où la domination, justement parce qu’elle est abritée par
le spectacle de toute réponse à ses décisions et justifications
fragmentaires ou délirantes, croit qu’elle n’a plus besoin de
penser; et véritablement ne sait plus penser. Aussi ferme que
soit le démocrate, ne préférerait-il pas qu’on lui ait choisi des
maîtres plus intelligents ?
À la conférence internationale d’experts tenue à Genève en décembre
1986, il était tout simplement question d’une interdiction mondiale
de la production de chlorofluorocarbone, le gaz qui fait disparaître
depuis peu, mais à très vive allure, la mince couche d’ozone qui
protégeait cette planète — on s’en souviendra — contre les effets
nocifs du rayonnement cosmique. Daniel Verilhe, représentant de
la filiale de produits chimiques d’Elf Aquitaine, et siégeant à
ce titre dans une délégation française fermement opposée à cette
interdiction, faisait une remarque pleine de sens: «Il faut bien
trois ans pour mettre au point d’éventuels substituts et les coûts
peuvent être multipliés par quatre». On sait que cette fugitive
couche d’ozone, à une telle altitude, n’appartient à personne, et
n’a aucune valeur marchande. Le stratège industriel a donc
pu faire mesurer à ses contradicteurs toute leur inexplicable insouciance
économique, par ce rappel à la réalité: «Il est très hasardeux
de baser une stratégie industrielle sur des impératifs en matière
d’environnement».
Ceux qui avaient, il y a déjà bien longtemps, commencé à critiquer
l’économie politique en la définissant comme «le reniement achevé
de l’homme», ne s’étaient pas trompés. On la reconnaîtra à ce trait.
XIV
On entend dire que la science est maintenant soumise à des impératifs
de rentabilité économique; cela a toujours été vrai. Ce qui est
nouveau, c’est que l’économie en soit venue à faire ouvertement
la guerre aux humains; non plus seulement aux possibilités de leur
vie, mais à celles de leur survie. C’est alors que la pensée scientifique
a choisi, contre une grande part de son propre passé anti-esclavagiste,
de servir la domination spectaculaire. La science possédait, avant
d’en venir là, une autonomie relative. Elle savait donc penser sa
parcelle de réalité; et ainsi elle avait pu immensément contribuer
à augmenter les moyens de l’économie. Quand l’économie toute-puissante
est devenue folle, et les temps spectaculaires ne sont rien d’autre,
elle a supprimé les dernières traces de l’autonomie scientifique,
inséparablement sur le plan méthodologique et sur le plan des conditions
pratiques de l’activité des «chercheurs». On ne demande plus à
la science de comprendre le monde, ou d’y améliorer quelque chose.
On lui demande de justifier instantanément tout ce qui se fait.
Aussi stupide sur ce terrain que sur tous les autres, qu’elle exploite
avec la plus ruineuse irréflexion, la domination spectaculaire a
fait abattre l’arbre gigantesque de la connaissance scientifique
à seule fin de s’y faire tailler une matraque. Pour obéir à cette
ultime demande sociale d’une justification manifestement impossible,
il vaut mieux ne plus trop savoir penser, mais être au contraire
assez bien exercé aux commodités du discours spectaculaire. Et c’est
en effet dans cette carrière qu’a lestement trouvé sa plus récente
spécialisation, avec beaucoup de bonne volonté, la science prostituée
de ces jours méprisables.
La science de la justification mensongère était naturellement apparue
dès les premiers symptômes de la décadence de la société bourgeoise,
avec la prolifération cancéreuse des pseudo-sciences dites «de
l’homme»; mais par exemple la médecine moderne avait pu, un temps,
se faire passer pour utile, et ceux qui avaient vaincu la variole
ou la lèpre étaient autres que ceux qui ont bassement capitulé devant
les radiations nucléaires ou la chimie agro-alimentaire. On remarque
vite que la médecine aujourd’hui n’a, bien sûr, plus le droit de
défendre la santé de la population contre l’environnement pathogène,
car ce serait s’opposer à l’État, ou seulement à l’industrie pharmaceutique.
Mais ce n’est pas seulement par cela qu’elle est obligée de taire,
que l’activité scientifique présente avoue ce qu’elle est devenue.
C’est aussi par ce que, très souvent, elle a la simplicité de dire.
Annonçant en novembre 1985, après une expérimentation de huit jours
sur quatre malades, qu’ils avaient peut-être découvert un remède
efficace contre le S.I.D.A., les professeurs Even et Andrieu, de
l’hôpital Laënnec, soulevèrent deux jours après, les malades étant
morts, quelques réserves de la part de plusieurs médecins, moins
avancés ou peut-être jaloux, pour leur façon assez précipitée de
courir faire enregistrer ce qui n’était qu’une trompeuse apparence
de victoire; quelques heures avant l’écroulement. Et ceux-là s’en
défendirent sans se troubler, en affirmant qu’«après tout, mieux
vaut de faux espoirs que pas d’espoir du tout». Ils étaient même
trop ignorants pour reconnaître que cet argument, à lui seul, était
un complet reniement de l’esprit scientifique; et qu’il avait historiquement
toujours servi à couvrir les profitables rêveries des charlatans
et des sorciers, dans les temps où on ne leur confiait pas la direction
des hôpitaux.
Quand la science officielle en vient à être conduite de la sorte,
comme tout le reste du spectacle social qui, sous une présentation
matériellement modernisée et enrichie, n’a fait que reprendre les
très anciennes techniques des tréteaux forains — illusionnistes,
aboyeurs et barons —, on ne peut être surpris de voir quelle
grande autorité reprennent parallèlement, un peu partout, les mages
et les sectes, le zen emballé sous vide ou la théologie des Mormons.
L’ignorance, qui a bien servi les puissances établies, a été en
surplus toujours exploitée par d’ingénieuses entreprises qui se
tenaient en marge des lois. Quel moment plus favorable que celui
où l’analphabétisme a tant progressé ? Mais cette réalité est niée
à son tour par une autre démonstration de sorcellerie. L’U.N.E.S.C.O.,
lors de sa fondation, avait adopté une définition scientifique,
très précise, de l’analphabétisme qu’elle se donnait pour tâche
de combattre dans les pays arriérés. Quand on a vu revenir inopinément
le même fait, mais cette fois du côté des pays dits avancés, comme
un autre, attendant Grouchy, vit surgir Blücher dans sa bataille,
il a suffi de faire donner la Garde des experts; et ils ont vite
enlevé la formule d’un seul assaut irrésistible, en remplaçant le
terme analphabétisme par celui d’illettrisme: comme un «faux
patriotique» peut paraître opportunément pour soutenir une bonne
cause nationale. Et pour fonder sur le roc, entre pédagogues, la
pertinence du néologisme, on fait vite passer une nouvelle définition,
comme si elle était admise depuis toujours, et selon laquelle, tandis
que l’analphabète était, on sait, celui qui n’avait jamais appris
à lire, l’illettré au sens moderne est, tout au contraire, celui
qui a appris la lecture (et l’a même mieux apprise qu’avant,
peuvent du coup témoigner froidement les plus doués des théoriciens
et historiens officiels de la pédagogie), mais qui l’a par hasard
aussitôt oubliée. Cette surprenante explication risquerait
d’être moins apaisante qu’inquiétante, si elle n’avait l’art d’éviter,
en parlant à côté et comme si elle ne la voyait pas, la première
conséquence qui serait venue à l’esprit de tous dans des époques
plus scientifiques: à savoir que ce dernier phénomène mériterait
lui-même d’être expliqué, et combattu, puisqu’il n’avait jamais
pu être observé, ni même imaginé, où que ce soit, avant les récents
progrès de la pensée avariée; quand la décadence de l’explication
accompagne d’un pas égal la décadence de la pratique.
XV
Il y a plus de cent ans, le Nouveau Dictionnaire des Synonymes
français d’A.-L. Sardou définissait les nuances qu’il faut saisir
entre: fallacieux, trompeur, imposteur, séducteur, insidieux,
captieux; et qui ensemble constituent aujourd’hui une sorte
de palette des couleurs qui conviennent à un portrait de la société
du spectacle. Il n’appartenait pas à son temps, ni à son expérience
de spécialiste, d’exposer aussi clairement les sens voisins, mais
très différents, des périls que doit normalement s’attendre à affronter
tout groupe qui s’adonne à la subversion, et suivant par exemple
cette gradation: égaré, provoqué, infiltré, manipulé, usurpé,
retourné. Ces nuances considérables ne sont jamais apparues,
en tout cas, aux doctrinaires de la «lutte armée».
«Fallacieux, du latin fallaciosus, habile ou habitué
à tromper, plein de fourberie: la terminaison de cet adjectif équivaut
au superlatif de trompeur. Ce qui trompe ou induit à erreur
de quelque manière que ce soit, est trompeur: ce qui est
fait pour tromper, abuser, jeter dans l’erreur par un dessein formé
de tromper avec l’artifice et l’appareil imposant le plus propre
pour abuser, est fallacieux. Trompeur est un mot générique
et vague; tous les genres de signes et d’apparences incertaines
sont trompeurs: fallacieux désigne la fausseté, la fourberie,
l’imposture étudiée; des discours, des protestations, des raisonnements
sophistiques, sont fallacieux. Ce mot a des rapports avec
ceux d’imposteur, de séducteur, d’insidieux,
de captieux, mais sans équivalent. Imposteur désigne
tous les genres de fausses apparences, ou de trames concertées pour
abuser ou pour nuire; l’hypocrisie, par exemple, la calomnie, etc.
Séducteur exprime l’action propre de s’emparer de quelqu’un,
de l’égarer par des moyens adroits et insinuants. Insidieux ne
marque que l’action de tendre adroitement des pièges et d’y faire
tomber. Captieux se borne à l’action subtile de surprendre
quelqu’un et de le faire tomber dans l’erreur. Fallacieux
rassemble la plupart de ces caractères».
XVI
Le concept, encore jeune, de désinformation a été récemment
importé de Russie, avec beaucoup d’autres inventions utiles à la
gestion des États modernes. Il est toujours hautement employé par
un pouvoir, ou corollairement par des gens qui détiennent un fragment
d’autorité économique ou politique, pour maintenir ce qui est établi;
et toujours en attribuant à cet emploi une fonction contre-offensive.
Ce qui peut s’opposer à une seule vérité officielle doit être forcément
une désinformation émanant de puissances hostiles, ou au moins de
rivaux, et elle aurait été intentionnellement faussée par la malveillance.
La désinformation ne serait pas la simple négation d’un fait qui
convient aux autorités, ou la simple affirmation d’un fait qui ne
leur convient pas: on appelle cela psychose. Contrairement au pur
mensonge, la désinformation, et voilà en quoi le concept est intéressant
pour les défenseurs de la société dominante, doit fatalement contenir
une certaine part de vérité, mais délibérément manipulée par un
habile ennemi. Le pouvoir qui parle de désinformation ne croit pas
être lui-même absolument sans défauts, mais il sait qu’il pourra
attribuer à toute critique précise cette excessive insignifiance
qui est dans la nature de la désinformation; et que de la sorte
il n’aura jamais à convenir d’un défaut particulier.
En somme, la désinformation serait le mauvais usage de la vérité.
Qui la lance est coupable, et qui la croit, imbécile. Mais qui serait
donc l’habile ennemi ? Ici, ce ne peut pas être le terrorisme, qui
ne risque de «désinformer» personne, puisqu’il est chargé de représenter
ontologiquement l’erreur la plus balourde et la moins admissible.
Grâce à son étymologie, et aux souvenirs contemporains des affrontements
limités qui, vers le milieu du siècle, opposèrent brièvement l’Est
et l’Ouest, spectaculaire concentré et spectaculaire diffus, aujourd’hui
encore le capitalisme du spectaculaire intégré fait semblant de
croire que le capitalisme de bureaucratie totalitaire — présenté
même parfois comme la base arrière ou l’inspiration des terroristes
— reste son ennemi essentiel, comme aussi bien l’autre dira la même
chose du premier; malgré les preuves innombrables de leur alliance
et solidarité profondes. En fait tous les pouvoirs qui sont installés,
en dépit de quelques réelles rivalités locales, et sans vouloir
le dire jamais, pensent continuellement ce qu’avait su rappeler
un jour, du côté de la subversion et sans grand succès sur l’instant,
un des rares internationalistes allemands après qu’eut commencé
la guerre de 1914: «L’ennemi principal est dans notre pays».
La désinformation est finalement l’équivalent de ce que représentaient,
dans le discours de la guerre sociale du XIXe siècle, «les mauvaises
passions». C’est tout ce qui est obscur et risquerait de vouloir
s’opposer à l’extraordinaire bonheur dont cette société, on le sait
bien, fait bénéficier ceux qui lui ont fait confiance; bonheur
qui ne saurait être trop payé par différents risques ou déboires
insignifiants. Et tous ceux qui voient ce bonheur dans le
spectacle admettent qu’il n’y a pas à lésiner sur son coût; tandis
que les autres désinforment.
L’autre avantage que l’on trouve à dénoncer, en l’expliquant ainsi,
une désinformation bien particulière, c’est qu’en conséquence le
discours global du spectacle ne saurait être soupçonné d’en contenir,
puisqu’il peut désigner, avec la plus scientifique assurance, le
terrain où se reconnaît la seule désinformation: c’est tout ce
qu’on peut dire et qui ne lui plaira pas.
C’est sans doute par erreur — à moins plutôt que ce ne soit un
leurre délibéré — qu’a été agité récemment en France le projet d’attribuer
officiellement une sorte de label à du médiatique «garanti sans
désinformation»: ceci blessait quelques professionnels des media,
qui voudraient encore croire, ou plus modestement faire croire,
qu’ils ne sont pas effectivement censurés dès à présent. Mais surtout
le concept de désinformation n’a évidemment pas à être employé défensivement,
et encore moins dans une défensive statique, en garnissant une Muraille
de Chine, une ligne Maginot, qui devrait couvrir absolument un espace
censé être interdit à la désinformation. Il faut qu’il y ait de
la désinformation, et qu’elle reste fluide, pouvant passer partout.
Là où le discours spectaculaire n’est pas attaqué, il serait stupide
de le défendre; et ce concept s’userait extrêmement vite à le défendre,
contre l’évidence, sur des points qui doivent au contraire éviter
de mobiliser l’attention. De plus, les autorités n’ont aucun besoin
réel de garantir qu’une information précise ne contiendrait pas
de désinformation. Et elles n’en ont pas les moyens: elles ne sont
pas si respectées, et ne feraient qu’attirer la suspicion sur l’information
en cause. Le concept de désinformation n’est bon que dans la contre-attaque.
Il faut le maintenir en deuxième ligne, puis le jeter instantanément
en avant pour repousser toute vérité qui viendrait à surgir.
Si parfois une sorte de désinformation désordonnée risque d’apparaître,
au service de quelques intérêts particuliers passagèrement en conflit,
et d’être crue elle aussi, devenant incontrôlable et s’opposant
par là au travail d’ensemble d’une désinformation moins irresponsable,
ce n’est pas qu’il y ait lieu de craindre que dans celle-là ne se
trouvent engagés d’autres manipulateurs plus experts ou plus subtils:
c’est simplement parce que la désinformation se déploie maintenant
dans un monde où il n’y a plus de place pour aucune vérification.
Le concept confusionniste de désinformation est mis en vedette
pour réfuter instantanément, par le seul bruit de son nom, toute
critique que n’auraient pas suffi à faire disparaître les diverses
agences de l’organisation du silence. Par exemple, on pourrait dire
un jour, si cela paraissait souhaitable, que cet écrit est une entreprise
de désinformation sur le spectacle; ou bien, c’est la même chose,
de désinformation au détriment de la démocratie.
Contrairement à ce qu’affirme son concept spectaculaire inversé,
la pratique de la désinformation ne peut que servir l’État ici et
maintenant, sous sa conduite directe, ou à l’initiative de ceux
qui défendent les mêmes valeurs. En fait, la désinformation réside
dans toute l’information existante; et comme son caractère principal.
On ne la nomme que là où il faut maintenir, par l’intimidation,
la passivité. Là où la désinformation est nommée, elle n’existe
pas. Là où elle existe, on ne la nomme pas.
Quand il y avait encore des idéologies qui s’affrontaient, qui
se proclamaient pour ou contre tel aspect connu de la réalité, il
y avait des fanatiques, et des menteurs, mais pas de « désinformateurs
».
Quand il n’est plus permis, par le respect du consensus spectaculaire,
ou au moins par une volonté de gloriole spectaculaire, de dire vraiment
ce à quoi l’on s’oppose, ou aussi bien ce que l’on approuve dans
toutes ses conséquences; mais où l’on rencontre souvent l’obligation
de dissimuler un côté que l’on considère, pour quelque raison, comme
dangereux dans ce que l’on est censé admettre, alors on pratique
la désinformation; comme par étourderie, ou comme par oubli, ou
par prétendu faux raisonnement. Et par exemple, sur le terrain
de la contestation après 1968, les récupérateurs incapables qui
furent appelés «pro-situs» ont été les premiers désinformateurs,
parce qu’ils dissimulaient autant que possible les manifestations
pratiques à travers lesquelles s’était affirmée la critique qu’ils
se flattaient d’adopter; et, point gênés d’en affaiblir l’expression,
ils ne citaient jamais rien ni personne, pour avoir l’air d’avoir
eux-mêmes trouvé quelque chose.
XVII
Renversant une formule fameuse de Hegel, je notais déjà en 1967
que «dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment
du faux». Les années passées depuis lors ont montré les progrès
de ce principe dans chaque domaine particulier, sans exception.
Ainsi, dans une époque où ne peut plus exister d’art contemporain,
il devient difficile de juger des arts classiques. Ici comme ailleurs,
l’ignorance n’est produite que pour être exploitée. En même temps
que se perdent ensemble le sens de l’histoire et le goût, on organise
des réseaux de falsification. Il suffit de tenir les experts et
les commissaires-priseurs, et c’est assez facile, pour tout faire
passer puisque dans les affaires de cette nature, comme finalement
dans les autres, c’est la vente qui authentifie toute valeur. Après,
ce sont les collectionneurs ou les musées, notamment américains,
qui, gorgés de faux, auront intérêt à en maintenir la bonne réputation,
tout comme le Fonds Monétaire International maintient la fiction
de la valeur positive des immenses dettes de cent nations.
Le faux forme le goût, et soutient le faux, en faisant sciemment
disparaître la possibilité de référence à l’authentique. On refait
même le vrai, dès que c’est possible, pour le faire ressembler au
faux. Les Américains, étant les plus riches et les plus modernes,
ont été les principales dupes de ce commerce du faux en art. Et
ce sont justement les mêmes qui financent les travaux de restauration
de Versailles ou de la Chapelle Sixtine. C’est pourquoi les fresques
de Michel-Ange devront prendre des couleurs ravivées de bande dessinée,
et les meubles authentiques de Versailles acquérir ce vif éclat
de la dorure qui les fera ressembler beaucoup au faux mobilier d’époque
Louis XIV importé à grands frais au Texas.
Le jugement de Feuerbach, sur le fait que son temps préférait «
l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la
réalité», a été entièrement confirmé par le siècle du spectacle,
et cela dans plusieurs domaines où le XIXe siècle avait voulu rester
à l’écart de ce qui était déjà sa nature profonde: la production
industrielle capitaliste. C’est ainsi que la bourgeoisie avait beaucoup
répandu l’esprit rigoureux du musée, de l’objet original, de la
critique historique exacte, du document authentique. Mais aujourd’hui,
c’est partout que le factice a tendance à remplacer le vrai. À ce
point, c’est très opportunément que la pollution due à la circulation
des automobiles oblige à remplacer par des répliques en plastique
les chevaux de Marly ou les statues romanes du portail de Saint-Trophime.
Tout sera en somme plus beau qu’avant, pour être photographié par
des touristes.
Le point culminant est sans doute atteint par le risible faux bureaucratique
chinois des grandes statues de la vaste armée industrielle
du Premier Empereur, que tant d’hommes d’État en voyage ont été
conviés à admirer in situ. Cela prouve donc, puisque l’on
a pu se moquer d’eux si cruellement, qu’aucun ne disposait, dans
la masse de tous leurs conseillers, d’un seul individu qui connaisse
l’histoire de l’art, en Chine ou hors de Chine. On sait que leur
instruction a été tout autre: «L’ordinateur de Votre Excellence
n’en a pas été informé». Cette constatation que, pour la première
fois, on peut gouverner sans avoir aucune connaissance artistique
ni aucun sens de l’authentique ou de l’impossible, pourrait à elle
seule suffire à conjecturer que tous ces naïfs jobards de l’économie
et de l’administration vont probablement conduire le monde à quelque
grande catastrophe; si leur pratique effective ne l’avait pas déjà
montré.
XVIII
Notre société est bâtie sur le secret, depuis les «sociétés-écrans
» qui mettent à l’abri de toute lumière les biens concentrés des
possédants jusqu’au «secret-défense» qui couvre aujourd’hui un
immense domaine de pleine liberté extrajudiciaire de l’État; depuis
les secrets, souvent effrayants, de la fabrication pauvre,
qui sont cachés derrière la publicité, jusqu’aux projections des
variantes de l’avenir extrapolé, sur lesquelles la domination lit
seule le cheminement le plus probable de ce qu’elle affirme n’avoir
aucune sorte d’existence, tout en calculant les réponses qu’elle
y apportera mystérieusement. On peut faire à ce propos quelques
observations.
Il y a toujours un plus grand nombre de lieux, dans les grandes
villes comme dans quelques espaces réservés de la campagne, qui
sont inaccessibles, c’est-à-dire gardés et protégés de tout regard;
qui sont mis hors de portée de la curiosité innocente, et fortement
abrités de l’espionnage. Sans être tous proprement militaires, ils
sont sur ce modèle placés au-delà de tout risque de contrôle par
des passants ou des habitants; ou même par la police, qui a vu
depuis longtemps ses fonctions ramenées aux seules surveillance
et répression de la délinquance la plus commune. Et c’est ainsi
qu’en Italie, lorsque Aldo Moro était prisonnier de Potere Due,
il n’a pas été détenu dans un bâtiment plus ou moins introuvable,
mais simplement dans un bâtiment impénétrable.
Il y a toujours un plus grand nombre d’hommes formés pour agir
dans le secret; instruits et exercés à ne faire que cela. Ce sont
des détachements spéciaux d’hommes armés d’archives réservées, c’est-à-dire
d’observations et d’analyses secrètes. Et d’autres sont armés de
diverses techniques pour l’exploitation et la manipulation de ces
affaires secrètes. Enfin, quand il s’agit de leurs branches «Action
», ils peuvent également être équipés d’autres capacités de simplification
des problèmes étudiés.
Tandis que les moyens attribués à ces hommes spécialisés dans la
surveillance et l’influence deviennent plus grands, ils rencontrent
aussi des circonstances générales qui leur sont chaque année plus
favorables. Quand par exemple les nouvelles conditions de la société
du spectaculaire intégré ont forcé sa critique à rester réellement
clandestine, non parce qu’elle se cache mais puisqu’elle est
cachée par la pesante mise en scène de la pensée du divertissement,
ceux qui sont pourtant chargés de surveiller cette critique, et
au besoin de la démentir, peuvent finalement employer contre elle
les recours traditionnels dans le milieu de la clandestinité: provocation,
infiltrations, et diverses formes d’élimination de la critique authentique
au profit d’une fausse qui aura pu être mise en place à cet effet.
L’incertitude grandit, à tout propos, quand l’imposture générale
du spectacle s’enrichit d’une possibilité de recours à mille impostures
particulières. Un crime inexpliqué peut aussi être dit suicide,
en prison comme ailleurs; et la dissolution de la logique permet
des enquêtes et des procès qui décollent verticalement dans le déraisonnable,
et qui sont fréquemment faussés dès l’origine par d’extravagantes
autopsies, que pratiquent de singuliers experts.
Depuis longtemps, on s’est habitué partout à voir exécuter sommairement
toutes sortes de gens. Les terroristes connus, ou considérés comme
tels, sont combattus ouvertement d’une manière terroriste. Le Mossad
va tuer au loin Abou Jihad, ou les S.A.S. anglais des Irlandais,
ou la police parallèle du «GAL» des Basques. Ceux que l’on fait
tuer par de supposés terroristes ne sont pas eux-mêmes choisis sans
raison; mais il est généralement impossible d’être assuré de connaître
ces raisons. On peut savoir que la gare de Bologne a sauté pour
que l’Italie continue d’être bien gouvernée; et ce que sont les
«Escadrons de la mort» au Brésil; et que la Mafia peut incendier
un hôtel aux États-Unis pour appuyer un racket. Mais comment
savoir à quoi ont pu servir, au fond, les «tueurs fous du Brabant
» ? Il est difficile d’appliquer le principe Cui prodest ?
dans un monde où tant d’intérêts agissants sont si bien cachés.
De sorte que, sous le spectaculaire intégré, on vit et on meurt
au point de confluence d’un très grand nombre de mystères.
Des rumeurs médiatiques-policières prennent à l’instant, ou au
pire après avoir été répétées trois ou quatre fois, le poids indiscuté
de preuves historiques séculaires. Selon l’autorité légendaire du
spectacle du jour, d’étranges personnages éliminés dans le silence
reparaissent comme survivants fictifs, dont le retour pourra toujours
être évoqué ou supputé, et prouvé par le plus simple on-dit
des spécialistes. Ils sont quelque part entre l’Achéron et le Léthé,
ces morts qui n’ont pas été régulièrement enterrés par le spectacle,
ils sont censés dormir en attendant qu’on veuille les réveiller,
tous, le terroriste redescendu des collines et le pirate revenu
de la mer; et le voleur qui n’a plus besoin de voler.
L’incertitude est ainsi organisée partout. La protection de la
domination procède très souvent par fausses attaques, dont
le traitement médiatique fera perdre de vue la véritable opération:
tel le bizarre coup de force de Tejero et de ses gardes civils
aux Cortès en 1981, dont l’échec devait cacher un autre pronunciamiento
plus moderne, c’est-à-dire masqué, qui a réussi. Également voyant,
l’échec d’un sabotage par les services spéciaux français, en 1985,
en Nouvelle-Zélande, a été parfois considéré comme un stratagème,
peut-être destiné à détourner l’attention des nombreux nouveaux
emplois de ces services, en faisant croire à leur caricaturale maladresse
dans le choix des objectifs comme dans les modalités de l’exécution.
Et plus assurément il a été presque partout estimé que les recherches
géologiques d’un gisement pétrolier dans le sous-sol de la ville
de Paris, qui ont été bruyamment menées à l’automne de 1986,
n’avaient pas d’autre intention sérieuse que celle de mesurer le
point qu’avait pu atteindre la capacité d’hébétude et de soumission
des habitants; en leur montrant une prétendue recherche si parfaitement
démentielle sur le plan économique.
Le pouvoir est devenu si mystérieux qu’après l’affaire des ventes
illégales d’armes à l’Iran par la présidence des États-Unis, on
a pu se demander qui commandait vraiment aux États-Unis, la plus
forte puissance du monde dit démocratique ? Et donc qui diable peut
commander le monde démocratique ?
Plus profondément, dans ce monde officiellement si plein de respect
pour toutes les nécessités économiques, personne ne sait jamais
ce que coûte véritablement n’importe quelle chose produite: en
effet, la part la plus importante du coût réel n’est jamais calculée;
et le reste est tenu secret.
XIX
Le général Noriega s’est fait un instant connaître mondialement
au début de l’année 1988. Il était dictateur sans titre du Panama,
pays sans armée, où il commandait la Garde Nationale. Car le Panama
n’est pas vraiment un État souverain: il a été creusé pour son
canal, et non l’inverse. Le dollar est sa monnaie, et la véritable
armée qui y stationne est pareillement étrangère. Noriega avait
donc fait toute sa carrière, ici parfaitement identique à celle
de Jaruzelski en Pologne, comme général-policier, au service de
l’occupant. Il était importateur de drogue aux États-Unis, car le
Panama ne rapporte pas assez, et il exportait en Suisse ses capitaux
«panaméens». Il avait travaillé avec la C.I.A. contre Cuba et,
pour avoir la couverture adéquate à ses activités économiques, il
avait aussi dénoncé aux autorités américaines, si obsédées par ce
problème, un certain nombre de ses rivaux dans l’importation. Son
principal conseiller en matière de sécurité, qui donnait de la jalousie
à Washington, était le meilleur sur le marché, Michael Harari, ancien
officier du Mossad, le service secret d’Israël. Quand les Américains
ont voulu se défaire du personnage, parce que certains de leurs
tribunaux l’avaient imprudemment condamné, Noriega s’est déclaré
prêt à se défendre pendant mille ans, par patriotisme panaméen,
à la fois contre son peuple en révolte et contre l’étranger; il
a reçu aussitôt l’approbation publique des dictateurs bureaucratiques
plus austères de Cuba et du Nicaragua, au nom de l’anti-impérialisme.
Loin d’être une étrangeté étroitement panaméenne, ce général Noriega,
qui vend tout et simule tout dans un monde qui partout fait
de même, était, de part en part, comme sorte d’homme d’une sorte
d’État, comme sorte de général, comme capitaliste, parfaitement
représentatif du spectaculaire intégré; et des réussites qu’il
autorise dans les directions les plus variées de sa politique intérieure
et internationale. C’est un modèle du prince de notre temps;
et parmi ceux qui se destinent à venir et à rester au pouvoir où
que ce puisse être, les plus capables lui ressemblent beaucoup.
Ce n’est pas le Panama qui produit de telles merveilles, c’est cette
époque.
XX
Pour tout service de renseignements, sur ce point en accord avec
la juste théorie clausewitzienne de la guerre, un savoir
doit devenir un pouvoir. De là ce service tire à présent
son prestige, son espèce de poésie spéciale. Tandis que l’intelligence
a été si absolument chassée du spectacle, qui ne permet pas d’agir
et ne dit pas grand-chose de vrai sur l’action des autres, elle
semble presque s’être réfugiée parmi ceux qui analysent des réalités,
et agissent secrètement sur des réalités. Récemment, des révélations
que Margaret Thatcher a tout fait pour étouffer, mais en vain, les
authentifiant de la sorte, ont montré qu’en Angleterre ces services
avaient déjà été capables d’amener la chute d’un ministère dont
ils jugeaient la politique dangereuse. Le mépris général que suscite
le spectacle redonne ainsi, pour de nouvelles raisons, une attirance
à ce qui a pu être appelé, au temps de Kipling, « le grand
jeu ».
La «conception policière de l’histoire» était au XIXe siècle
une explication réactionnaire, et ridicule, alors que tant de puissants
mouvements sociaux agitaient les masses. Les pseudo-contestataires
d’aujourd’hui savent bien cela, par ouï-dire ou par quelques livres,
et croient que cette conclusion est restée vraie pour l’éternité;
ils ne veulent jamais voir la pratique réelle de leur temps;
parce qu’elle est trop triste pour leurs froides espérances. L’État
ne l’ignore pas, et en joue.
Au moment où presque tous les aspects de la vie politique internationale,
et un nombre grandissant de ceux qui comptent dans la politique
intérieure, sont conduits et montrés dans le style des services
secrets, avec leurres, désinformation, double explication — celle
qui peut en cacher une autre, ou seulement en avoir l’air
— le spectacle se borne à faire connaître le monde fatigant de l’incompréhensible
obligatoire, une ennuyeuse série de romans policiers privés de vie
et où toujours manque la conclusion. C’est là que la mise en scène
réaliste d’un combat de nègres, la nuit, dans un tunnel, doit passer
pour un ressort dramatique suffisant.
L’imbécillité croit que tout est clair, quand la télévision a montré
une belle image, et l’a commentée d’un hardi mensonge. La demi-élite
se contente de savoir que presque tout est obscur, ambivalent, «
monté» en fonction de codes inconnus. Une élite plus fermée voudrait
savoir le vrai, très malaisé à distinguer clairement dans chaque
cas singulier, malgré toutes les données réservées et les confidences
dont elle peut disposer. C’est pourquoi elle aimerait connaître
la méthode de la vérité, quoique chez elle cet amour reste généralement
malheureux.
XXI
Le secret domine ce monde, et d’abord comme secret de la domination.
Selon le spectacle, le secret ne serait qu’une nécessaire exception
à la règle de l’information abondamment offerte sur toute la surface
de la société, de même que la domination, dans ce «monde libre
» du spectaculaire intégré, se serait réduite à n’être qu’un Département
exécutif au service de la démocratie. Mais personne ne croit vraiment
le spectacle. Comment les spectateurs acceptent-ils l’existence
du secret qui, à lui seul, garantit qu’ils ne pourraient gérer un
monde dont ils ignorent les principales réalités, si par extraordinaire
on leur demandait vraiment leur avis sur la manière de s’y prendre ?
C’est un fait que le secret n’apparaît à presque personne dans
sa pureté inaccessible, et dans sa généralité fonctionnelle. Tous
admettent qu’il y ait inévitablement une petite zone de secret réservée
à des spécialistes; et pour la généralité des choses, beaucoup
croient être dans le secret.
La Boétie a montré, dans le Discours sur la servitude volontaire,
comment le pouvoir d’un tyran doit rencontrer de nombreux appuis
parmi les cercles concentriques des individus qui y trouvent, ou
croient y trouver, leur avantage. Et de même beaucoup de gens, parmi
les politiques ou médiatiques qui sont flattés qu’on ne puisse les
soupçonner d’être des irresponsables connaissent beaucoup
de choses par relations et par confidences. Celui qui est content
d’être dans la confidence n’est guère porté à la critiquer ;
ni donc à remarquer que, dans toutes les confidences, la part principale
de réalité lui sera toujours cachée. Il connaît, par la bienveillante
protection des tricheurs, un peu plus de cartes, mais qui peuvent
être fausses; et jamais la méthode qui dirige et explique le jeu.
Il s’identifie donc tout de suite aux manipulateurs, et méprise
l’ignorance qu’au fond il partage. Car les bribes d’information
que l’on offre à ces familiers de la tyrannie mensongère sont normalement
infectées de mensonge, incontrôlables, manipulées. Elles font plaisir
pourtant à ceux qui y accèdent, car ils se sentent supérieurs à
tous ceux qui ne savent rien. Elles ne valent du reste que pour
faire mieux approuver la domination, et jamais pour la comprendre
effectivement. Elles constituent le privilège des spectateurs
de première classe: ceux qui ont la sottise de croire qu’ils
peuvent comprendre quelque chose, non en se servant de ce qu’on
leur cache, mais en croyant ce qu’on leur révèle !
La domination est lucide au moins en ceci qu’elle attend de sa
propre gestion, libre et sans entraves, un assez grand nombre de
catastrophes de première grandeur pour très bientôt; et cela tant
sur les terrains écologiques, chimique par exemple, que sur les
terrains économiques, bancaire par exemple. Elle s’est mise, depuis
quelque temps déjà, en situation de traiter ces malheurs exceptionnels
autrement que par le maniement habituel de la douce désinformation.
XXII
Quant aux assassinats, en nombre croissant depuis plus de deux
décennies, qui sont restés entièrement inexpliqués — car si l’on
a parfois sacrifié quelque comparse jamais il n’a été question de
remonter aux commanditaires — leur caractère de production en série
a sa marque: les mensonges patents, et changeants, des déclarations
officielles; Kennedy, Aldo Moro, Olaf Palme, des ministres ou financiers,
un ou deux papes, d’autres qui valaient mieux qu’eux. Ce syndrome
d’une maladie sociale récemment acquise s’est vite répandu un peu
partout, comme si, à partir des premiers cas observés, il descendait
des sommets des États, sphère traditionnelle de ce genre d’attentats,
et comme si, en même temps, il remontait des bas-fonds, autre
lieu traditionnel des trafics illégaux et protections, où s’est
toujours déroulé ce genre de guerre, entre professionnels. Ces pratiques
tendent à se rencontrer au milieu de toutes les affaires
de la société, comme si en effet l’État ne dédaignait pas de s’y
mêler, et la Mafia parvenait à s’y élever; une sorte de jonction
s’opérant par là.
On a tout entendu dire pour tenter d’expliquer accidentellement
ce nouveau genre de mystères : incompétence des polices, sottise
des juges d’instruction, inopportunes révélations de la presse,
crise de croissance des services secrets, malveillance des témoins,
grève catégorielle des délateurs. Edgar Poe pourtant avait déjà
trouvé la direction certaine de la vérité, par son célèbre raisonnement
du Double assassinat dans la rue Morgue:
«Il me semble que le mystère est considéré comme insoluble, par
la raison même qui devrait le faire regarder comme facile à résoudre
—je veux parler du caractère excessif sous lequel il apparaît… Dans
des investigations du genre de celle qui nous occupe, il ne faut
pas tant se demander comment les choses se sont passées, qu’étudier
en quoi elles se distinguent de tout ce qui est arrivé jusqu’à présent».
(Paris, février-avril 1988.)
| Guy Debord ~ Commentaires sur "La societé du spectacle"
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[S O U R C E]
édité du mauvais côté
http://perso.wanadoo.fr/dumauvaiscote/index.htm
Révision 4 du 25.09.2004
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