| René Descartes - Discours de la Méthode
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QUATRIÈME PARTIE
Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j'y ai faites; car
elles sont si métaphysiques[1] et si peu
communes, qu'elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde. Et toutefois, afin
qu'on puisse juger si les fondements que j'ai pris sont assez fermes, je me trouve en
quelque façon contraint d'en parler. J'avais dès longtemps remarqué que, pour les mœurs,
il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait fort incertaines, tout de
même que si elles étaient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus; mais, parce
qu'alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu'il
fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse, comme absolument faux, tout
ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait point,
après cela, quelque chose en ma créance, qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause
que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose
qui fût telle qu'ils nous la font imaginer. Et parce qu'il y a des hommes qui se
méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font
des paralogismes, jugeant que j'étais sujet à faillir, autant qu'aucun autre, je rejetai
comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour démonstrations. Et
enfin, considérant que toutes les mêmes pensées, que nous avons étant éveillés, nous
peuvent aussi venir, quand nous dormons, sans qu'il y en ait aucune, pour lors, qui soit
vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en
l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais, aussitôt après,
je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait
nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette
vérité: je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus
extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai
que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que
je cherchais.
Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je
n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde, ni aucun lieu où je fusse; mais que
je ne pouvais pas feindre, pour cela, que je n'étais point; et qu'au contraire, de cela
même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment
et très certainement que j'étais; au lieu que, si j'eusse seulement cessé de penser,
encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune
raison de croire que j'eusse été: je connus de là que j'étais une substance[2] dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser,
et qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu, ni ne dépend d'aucune chose matérielle. En
sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement
distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore
qu'il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est.
Après cela, je considérai en général ce qui est requis à une proposition pour être
vraie et certaine; car, puisque je venais d'en trouver une que je savais être telle, je
pensai que je devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué
qu'il n'y a rien du tout en ceci: je pense, donc je suis, qui m'assure que je dis
la vérité, sinon que je vois très clairement que, pour penser, il faut être: je jugeai
que je pouvais prendre pour règle générale, que les choses que nous concevons fort
clairement et fort distinctement sont toutes vraies; mais qu'il y a seulement quelque
difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement.
En suite de quoi, faisant réflexion sur ce que je doutais, et que, par conséquent, mon
être n'était pas tout parfait, car je voyais clairement que c'était une plus grande
perfection de connaître que de douter, je m'avisai de chercher d'où j'avais appris à
penser à quelque chose de plus parfait que je n'étais; et je connus évidemment que ce
devait être de quelque nature[3] qui fût en
effet plus parfaite. Pour ce qui est des pensées que j'avais de plusieurs autres choses
hors de moi, comme du ciel, de la terre, de la lumière, de la chaleur, et de mille
autres, je n'étais point tant en peine de savoir d'où elles venaient, à cause que, ne
remarquant rien en elles qui me semblât les rendre supérieures à moi, je pouvais croire
que, si elles étaient vraies, c'étaient des dépendances de ma nature, en tant qu'elle
avait quelque perfection; et si elles ne l'étaient pas, que je les tenais du néant,
c'est-à-dire qu'elles étaient en moi, parce que j'avais du défaut. Mais ce ne pouvait
être le même de l'idée d'un être plus parfait que le mien: car, de la tenir du néant,
c'était chose manifestement impossible; et parce qu'il n'y a pas moins de répugnance[4] que le plus parfait soit une suite et une
dépendance du moins parfait, qu'il y en a que de rien procède quelque chose, je ne la
pouvais tenir non plus de moi-même. De façon qu'il restait qu'elle eût été mise en moi
par une nature qui fût véritablement plus parfaite que je n'étais, et même qui eût en soi
toutes les perfections dont je pouvais avoir quelque idée, c'est-à-dire, pour m'expliquer
en un mot, qui fût Dieu. A quoi j'ajoutai que, puisque je connaissais quelques
perfections que je n'avais point, je n'étais pas le seul être qui existât (j'userai, s'il
vous plaît, ici librement des mots de l'Ecole), mais qu'il fallait, de nécessité, qu'il y
en eût quelque autre plus parfait, duquel je dépendisse, et duquel j'eusse acquis tout ce
que j'avais. Car, si j'eusse été seul et indépendant de tout autre, en sorte que j'eusse
eu, de moi-même, tout ce peu que je participais[5] de l'être parfait, j'eusse pu avoir de moi, par même raison, tout le
surplus que je connaissais me manquer, et ainsi être moi-même infini, éternel, immuable,
tout connaissant, tout-puissant, et enfin avoir toutes les perfections que je pouvais
remarquer être en Dieu. Car, suivant les raisonnements que je viens de faire, pour
connaître la nature de Dieu, autant que la mienne en était capable, je n'avais qu'à
considérer de toutes les choses dont je trouvais en moi quelque idée, si c'était
perfection, ou non, de les posséder, et j'étais assuré qu'aucune de celles qui marquaient
quelque imperfection n'était en lui, mais que toutes les autres y étaient. Comme je
voyais que le doute, l'inconstance, la tristesse, et choses semblables, n'y pouvaient
être, vu que j'eusse été moi-même bien aise d'en être exempt. Puis, outre cela, j'avais
des idées de plusieurs choses sensibles et corporelles: car, quoique je supposasse que je
rêvais, et que tout ce que je voyais ou imaginais était faux, je ne pouvais nier
toutefois que les idées n'en fussent véritablement en ma pensée; mais parce que j'avais
déjà connu en moi très clairement que la nature intelligente est distincte de la
corporelle, considérant que toute composition témoigne de la dépendance, et que la
dépendance est manifestement un défaut, je jugeais de là, que ce ne pouvait être une
perfection en Dieu d'être composé de ces deux natures, et que, par conséquent, il ne
l'était pas; mais que, s'il y avait quelques corps dans le monde, ou bien quelques
intelligences, ou autres natures, qui ne fussent point toutes parfaites, leur être devait
dépendre de sa puissance, en telle sorte qu'elles ne pouvaient subsister sans lui un seul
moment.
Je voulus chercher, après cela, d'autres vérités, et m'étant proposé l'objet des
géomètres, que je concevais comme un corps continu, ou un espace indéfiniment étendu en
longueur, largeur et hauteur ou profondeur, divisible en diverses parties, qui pouvaient
avoir diverses figures et grandeurs, et être mues ou transposées en toutes sortes, car
les géomètres supposent tout cela en leur objet, je parcourus quelques-unes de leurs plus
simples démonstrations. Et ayant pris garde que cette grande certitude, que tout le monde
leur attribue, n'est fondée que sur ce qu'on les conçoit évidemment, suivant la règle que
j'ai tantôt dite, je pris garde aussi qu'il n'y avait rien du tout en elles qui m'assurât
de l'existence de leur objet. Car, par exemple, je voyais bien que, supposant un
triangle, il fallait que ses trois angles fussent égaux à deux droits; mais je ne voyais
rien pour cela qui m'assurât qu'il y eût au monde aucun triangle. Au lieu que, revenant à
examiner l'idée que j'avais d'un Être parfait, je trouvais que l'existence y était
comprise, en même façon qu'il est compris en celles d'un triangle que ses trois angles
sont égaux à deux droits, ou en celle d'une sphère que toutes ses parties sont également
distantes de son centre, ou même encore plus évidemment; et que, par conséquent, il est
pour le moins aussi certain, que Dieu, qui est cet Être parfait, est ou existe, qu'aucune
démonstration de géométrie le saurait être.
Mais ce qui fait qu'il y en a plusieurs qui se persuadent qu'il y a de la difficulté à
le connaître, et même aussi à connaître ce que c'est que leur âme, c'est qu'ils n'élèvent
jamais leur esprit au-delà des choses sensibles, et qu'ils sont tellement accoutumés à ne
rien considérer qu'en l'imaginant, qui est une façon de penser particulière pour les
choses matérielles, que tout ce qui n'est pas imaginable leur semble n'être pas
intelligible. Ce qui est assez manifeste de ce que même les philosophes tiennent pour
maxime, dans les écoles, qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait premièrement été
dans le sens[6], où toutefois il est certain
que les idées de Dieu et de l'âme n'ont jamais été. Et il me semble que ceux qui veulent
user de leur imagination, pour les comprendre, font tout de même que si, pour ouïr les
sons, ou sentir les odeurs, ils se voulaient servir de leurs yeux: sinon qu'il y a encore
cette différence, que le sens de la vue ne nous assure pas moins de la vérité de ses
objets, que font ceux de l'odorat ou de l'ouïe; au lieu que ni notre imagination ni nos
sens ne nous sauraient jamais assurer d'aucune chose, si notre entendement n'y
intervient.
Enfin, s'il y a encore des hommes qui ne soient pas assez persuadés de l'existence de
Dieu et de leur âme, par les raisons que j'ai apportées, je veux bien qu'ils sachent que
toutes les autres choses, dont ils se pensent peut-être plus assurés, comme d'avoir un
corps, et qu'il y a des astres et une terre, et choses semblables, sont moins certaines.
Car encore qu'on ait une assurance morale[7] de
ces choses, qui est telle, qu'il semble qu'à moins que d'être extravagant, on n'en peut
douter, toutefois aussi, à moins que d'être déraisonnable, lorsqu'il est question d'une
certitude métaphysique, on ne peut nier que ce ne soit assez de sujet, pour n'en être pas
entièrement assuré, que d'avoir pris garde qu'on peut, en même façon, s'imaginer, étant
endormi, qu'on a un autre corps, et qu'on voit d'autres astres, et une autre terre, sans
qu'il en soit rien. Car d'où sait-on que les pensées qui viennent en songe sont plutôt
fausses que les autres, vu que souvent elles ne sont pas moins vives et expresses? Et que
les meilleurs esprits y étudient tant qu'il leur plaira, je ne crois pas qu'ils puissent
donner aucune raison qui soit suffisante pour ôter ce doute, s'ils ne présupposent
l'existence de Dieu. Car, premièrement, cela même que j'ai tantôt pris pour une règle, à
savoir que les choses que nous concevons très clairement et très distinctement sont
toutes vraies, n'est assuré qu'à cause que Dieu est ou existe, et qu'il est un être
parfait, et que tout ce qui est en nous vient de lui. D'où il suit que nos idées ou
notions, étant des choses réelles, et qui viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont
claires et distinctes, ne peuvent en cela être que vraies. En sorte que, si nous en avons
assez souvent qui contiennent de la fausseté, ce ne peut être que de celles qui ont
quelque chose de confus et obscur, à cause qu'en cela elles participent du néant[8], c'est-à-dire, qu'elles ne sont en nous ainsi
confuses, qu'à cause que nous ne sommes pas tout parfaits. Et il est évident qu'il n'y a
pas moins de répugnance que la fausseté ou l'imperfection procède de Dieu, en tant que
telle, qu'il y en a que la vérité ou la perfection procède du néant. Mais si nous ne
savions point que tout ce qui est en nous de réel et de vrai vient d'un être parfait et
infini, pour claires et distinctes que fussent nos idées, nous n'aurions aucune raison
qui nous assurât qu'elles eussent la perfection d'être vraies.
Or, après que la connaissance de Dieu et de l'âme nous a ainsi rendus certains de
cette règle, il est bien aisé à connaître que les rêveries que nous imaginons étant
endormis ne doivent aucunement nous faire douter de la vérité des pensées que nous avons
étant éveillés. Car, s'il arrivait, même en dormant, qu'on eût quelque idée fort
distincte, comme, par exemple, qu'un géomètre inventât quelque nouvelle démonstration,
son sommeil ne l'empêcherait pas d'être vraie. Et pour l'erreur la plus ordinaire de nos
songes, qui consiste en ce qu'ils nous représentent divers objets en même façon que font
nos sens extérieurs, n'importe pas[9] qu'elle
nous donne occasion de nous défier de la vérité de telles idées, à cause qu'elles peuvent
aussi nous tromper assez souvent, sans que nous dormions: comme lorsque ceux qui ont la
jaunisse voient tout de couleur jaune, ou que les astres ou autres corps fort éloignés
nous paraissent beaucoup plus petits qu'ils ne sont. Car enfin, soit que nous veillions,
soit que nous dormions, nous ne nous devons jamais laisser persuader qu'à l'évidence de
notre raison. Et il est à remarquer que je dis, de notre raison, et non point, de notre
imagination ni de nos sens. Comme, encore que nous voyons le soleil très clairement, nous
ne devons pas juger pour cela qu'il ne soit que de la grandeur que nous le voyons; et
nous pouvons bien imaginer distinctement une tête de lion entée sur le corps d'une
chèvre, sans qu'il faille conclure, pour cela, qu'il y ait au monde une chimère: car la
raison ne nous dicte point que ce que nous voyons ou imaginons ainsi soit véritable. Mais
elle nous dicte bien que toutes nos idées ou notions doivent avoir quelque fondement de
vérité; car il ne serait pas possible que Dieu, qui est tout parfait et tout véritable,
les eût mises en nous sans cela. Et parce que nos raisonnements ne sont jamais si
évidents ni si entiers pendant le sommeil que pendant la veille, bien que quelquefois nos
imaginations soient alors autant ou plus vives et expresses, elle nous dicte aussi que
nos pensées ne pouvant être toutes vraies, à cause que nous ne sommes pas tout parfaits,
ce qu'elles ont de vérité doit infailliblement se rencontrer en celles que nous avons
étant éveillés, plutôt qu'en nos songes.
Notes - Quatrième partie
[1] Au sens traditionnel qui, dans le titre
des Méditations, traduira l'expression latine: sur la philosophie première;
mais aussi au sens d'abstrait.
[2] Chose qui subsiste indépendamment des autres
créatures, et dont toute l'essence ou nature, c'est-à-dire ce qui la constitue, s'exprime
par un attribut principal: ici la pensée. Cf. Principes, 1, §§ 51 et 53.
[3] C'est-à-dire: un être dont la nature ou l'essence
fût effectivement plus parfaite.
[4] Contradiction. P. ex : la négation du principe
que rien ne vient de rien.
[5] Saint Thomas dit que toute créature est être par
participation, Dieu seul étant par son essence.
[6] Traduction d'une maxime aristotélicienne, d'où
suit que tout concept se forme par abstraction à partir du sensible, ce que conteste ici
Descartes, qui renverse la thèse: rien ne serait assuré dans la perception sensible si
l'entendement n'intervenait.
[7] Cf. Principes, IV, § 205 : La première
sorte de certitude « est appelée morale, c'est-à-dire suffisante pour régler nos mœurs,
ou aussi grande que celle des choses dont nous n'avons point coutume de douter touchant
la conduite de la vie, bien que nous sachions qu'il se peut faire, absolument parlant,
qu'elles soient fausses »; et § 206 : « L'autre sorte de certitude est lorsque nous
pensons qu'il n'est aucunement possible que la chose soit autre que nous la jugeons »;
c'est la certitude métaphysique.
[8] Dieu, Être absolu, exclut tout non-être: l'erreur
et toute imperfection sont des déficiences liées à notre limitation. Le néant ne peut
produire l'être.
[9] Il n’importe pas
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