| Ivan Illich - Énergie et Équité
|
|
| |
CHAPITRE X - Sous-équipement,
sur-développement et maturité technique
La combinaison du transport et du transit qui compose la circulation
nous offre un exemple de consommation d'énergie socialement optimale,
avec la nécessité d'imposer à cette consommation des limites
politiquement définies. La circulation fournit aussi un modèle de la
convergence des intentions de développement dans le monde entier et un
critère de distinction entre pays sous-équipés et pays surindustrialisés.
Un pays est sous-équipé s'il ne peut fournir à chaque acheteur la
bicyclette qui lui conviendrait. Il en est de même s'il ne dispose pas
d'un réseau de bonnes pistes cyclables et de nombreux moteurs auxiliaires
à faible consommation, utilisables sans frais. En 1975, il n'y a aucune
raison technique, économique ou écologique de tolérer où que ce soit un
tel retard. Ce serait une honte si la mobilité naturelle de l'homme
devait, contre son gré, stagner plus bas que le degré optimal.
Un pays est surindustrialisé lorsque sa vie sociale est dominée par
l'industrie du transport qui détermine les privilèges de classe, accentue
la pénurie de temps, enchaîne les gens à des réseaux et à des horaires.
Sous-équipement et surindustrialisation semblent être aujourd'hui les
deux pôles du développement potentiel. Mais hors de ce champ de tension,
se trouve le monde de la maturité technique, de l'efficacité
post-industrielle où un faible apport technique triomphe du
contingentement des marchandises rares qui résulte de l'hybris technique.
La maturité technique consiste à maintenir l'usage du moteur dans ces
limites au-delà desquelles il se transforme en maître. La maturité
économique consiste à maintenir la production industrielle dans ces
limites en deçà desquelles elle fortifie et complète les formes autonomes
de production. C'est le royaume du vélo et des grands voyages, de
l'efficacité souple et moderne, un monde ouvert de rencontres libres.
Pour les hommes d'aujourd'hui, le sous-équipement est ressenti comme
une impuissance face à la nature et à la société. La surindustrialisation
leur enlève la force de choisir réellement d'autres modes de production et
de politique, elle dicte aux rapports sociaux leurs caractéristiques
techniques. Au contraire, le monde de la maturité technique respecte la
multiplicité des choix politiques et des cultures. Évidemment, cette
diversité décroît dès que la société industrielle choisit la croissance
aux dépens de la production autonome.
La théorie ne peut fournir aucune mesure précise du degré d'efficacité
post-industrielle ou de maturité technique dans une société donnée. Elle
se borne à indiquer l'ordre de grandeur où doivent se situer ces
caractéristiques techniques. Chaque communauté dotée d'une histoire doit,
selon ses procédures politiques propres, décider à quel degré lui
deviennent intolérables la programmation, la destruction de l'espace, le
manque de temps et l'injustice. La théorie peut souligner que la vitesse
est le facteur critique en matière de circulation, elle peut prouver la
nécessité d'une technique à faible consommation d'énergie, mais elle ne
peut fixer les limites politiquement réalisables. Le roulement à billes
peut provoquer une nouvelle prise de conscience politique qui conserve aux
masses le pouvoir sur les outils de la société, ou bien il peut susciter
une dictature techno-fasciste.
Il est deux moyens d'atteindre la maturité technique: par la
libération de l'abondance ou par la libération du manque. Les deux
conduisent au même terme: la reconstruction sociale de l'espace, chacun
faisant alors l'expérience toujours neuve de vivre et de se mouvoir là où
se trouve le centre du monde.
La libération de l'abondance doit commencer dans les îlots de
surcirculation dans les grandes villes, là où les sur-développés
trébuchent les uns sur les autres, se laissant catapulter à grande vitesse
d'un rendezvous à l'autre, vivant à côté d'inconnus qui se hâtent chacun
autre part. Dans ces pays, les pauvres sont sans cesse expédiés d'un bout
à l'autre de la ville, perdant ainsi leurs loisirs et leur propre vie
sociale. Chaque groupe social (le Noir, le PDG, l'ouvrier, le commissaire)
est isolé par la spécificité de sa consommation de transport. Cette
solitude au cœur de l'abondance, dont tous ont à souffrir, éclatera si les
îlots de surcirculation dans les grandes villes s'étalent et s'il s'ouvre
des zones libres de tout transport où les hommes redécouvrent leur
mobilité naturelle. Ainsi, dans cet espace dégradé des villes
industrielles, pourraient se développer les commencements d'une
reconstruction sociale; les gens qui se disent aujourd'hui riches
rompront leurs liens avec le transport surefficace dès qu'ils sauront
apprécier l'horizon de leurs îlots de circulation et redouter d'avoir à
s'éloigner de chez eux.
La libération du manque naît à l'opposé. Elle brise le resserrement du
village dans la vallée et débarrasse de l'ennui d'un horizon étroit, de
l'oppression d'un monde isolé sur lui-même. Élargir la vie au-delà du
cercle des traditions est un but atteignable en quelques années pour les
pays pauvres, mais seulement pour qui saura écarter la soumission au
développement industriel incontrôlé, soumission qu'impose l'idéologie de
la consommation énergétique sans limite.
La libération du monopole radical de l'industrie, le choix joyeux d'une
technique «pauvre» sont possibles là où les gens participent à des
procédures politiques fondées sur la garantie d'une circulation optimale.
Cela exige qu'on reconnaisse l'existence de quanta d'énergie socialement
critiques, dont l'ignorance a permis la constitution de la société
industrielle. Ces quanta d'énergie conduiront ceux qui consomment autant,
mais pas plus, à l'âge post-industriel de la maturité technique.
Cette libération ne coûtera guère aux pauvres, mais les riches payeront
cher. Il faudra bien qu'ils en payent le prix si l'accélération du système
de transport paralyse la circulation. Ainsi une analyse concrète de la
circulation révèle la vérité cachée de la crise de l'énergie: les quanta
d'énergie conditionnés par l'industrie ont pour effets l'usure et la
dégradation du milieu, l'asservissement des hommes. Ces effets entrent en
jeu avant même que se réalisent les menaces d'épuisement des ressources
naturelles, de pollution du milieu physique et d'extinction de la race. Si
l'accélération était démystifiée, alors on pourrait choisir à l'est comme
à l'ouest, au nord comme au sud, en ville comme à la campagne, d'imposer
des limites à l'outil moderne, ces limites en deçà desquelles il est un
instrument de libération.
|