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AO! Espace de la parole
V. Deux coffres à outils de pensée critiqueLe modèle EN-QU-E-TEIt is not what the man of science believes that distinguishes him, but
how and why he believes it. Le moment est donc venu de synthétiser quelque peu ce qu'on a vu et de le mettre en application. Je vous propose d'abord un modèle destiné à nous aider à évaluer des propositions qu'on soumet à notre approbation. Il a été conçu par Theodore Schlick Jr. et Lewis Vaughn. En anglais, il s'appelait “S-E-A-RCH” (c'est un acronyme), ce que je propose de rendre par EN-QU-E-TE (un autre acronyme). Je vous le présente d'abord; je vous inviter ensuite à l'appliquer à un objet, l'homéopathie. Le modèle EN-QU-E-TE Il comprend quatre moments: Déterminer ce QUi est invoqué pour la soutenir Envisager d'autres hypothèses TEster toutes les hypothèses. Voyons cela de plus près. Le premier moment consiste à ÉNoncer le plus clairement possible la proposition qui est mise l'avant. L'idée est toute simple: on ne devrait pas évaluer de manière critique une proposition que l'on ne comprend pas, dont n'a pas une idée précise de ce qu'elle signifie. Or, bien souvent, les propositions que l'on nous demande d'admettre ne sont ni précises, ni claires. La première étape sera donc de la formuler clairement. Bref: qu'est-ce qui est avancé exactement ? Le deuxième moment consiste à déterminer QUels arguments et QUelles données sont mises de l'avant pour soutenir la proposition. Ces arguments sont-ils valides? Ces données sont-elles fiables, crédibles? Il est bien entendu que rien ne remplacera jamais le fait d'être informé pour porter un jugement adéquat sur tout cela. Le troisième moment est consacré à Envisager des hypothèses alternatives. Demandez-vous si d'autres hypothèses que celle qui est proposée ne pourraient pas, elles aussi, être avancées en faveur de la proposition. Ici encore, l'idée est assez simple: il est toujours sage de ne pas sauter trop vite aux conclusions, de considérer d'autres explications possibles et de se dire que même si on ne parvient pas tout de suite à la trouver, il pourrait bien y en avoir une. Le quatrième et dernier moment est celui où l'on TEste chaque hypothèse selon des critères d'adéquation. Ces critères sont au nombre de cinq. Testabilité, d'abord, i.e. l'hypothèse est-elle testable? Y a-t-il moyen, au moins en principe, de déterminer si elle est vraie ou fausse? Si ce n'est pas le cas, elle est probablement triviale et sans valeur. Fécondité, ensuite. L'idée est ici qu'une hypothèse qui permet de faire des prédictions observables, précises et surprenantes ou inattendues est, toutes choses étant égales, plus intéressante que les autres. Étendue. En un mot: toutes choses égales par ailleurs, plus une hypothèse explique de choses, plus est étendu le champ des phénomènes où elle s'applique, meilleure elle est. Simplicité. On veut dire ici qu'en règle générale, une hypothèse qui nous oblige à faire moins d'assomptions, qui nous conduit à postuler moins d'entités, doit être préférée. Conservatisme, enfin: une hypothèse consistante avec nos savoirs les mieux fondés doit en général être préférée à une hypothèse qui ne l'est pas. Il va de soi, mais vous l'aviez compris, que tout cela doit être appliqué de manière raisonnable - et non pas mécaniquement - et ouverte - et non pas dogmatiquement. Je suppose que mon exposé reste un peu indigeste et abstrait. Pour y voir plus clair, appliquons ce modèle à un objet: je vous propose de nous pencher sur l'homéopathie. L'homéopathie examinée avec le modèle EN-QU-E-TEFondée par S. Hahnemann (1755-1843), l'homéopathie (homeo: semblable et pathos: souffrance) est une pratique médicale aujourd'hui encore bien répandue, y compris au Québec. Ses partisans vous diront que ça marche. Mais comme vous êtes une adepte de la pensée critique, il vous faudra plus que des anecdotes pour vous convaincre. Les produits homéopathiques sont fabriqués de la manière suivante. On prend une part de la substance active (une plante, par exemple) que l'on dilue dans dix parts d'eau. On dilue ensuite une part de la potion résultante dans dix nouvelles parts d'eau. Le ration est désormais de 1: 100. Et on continue ainsi, en secouant le mélange à chaque fois. Un médicament a couramment un dosage appelé 30X, ce qui veut dire que l'opération a été répétée trente fois. Au total, le ratio est en ce cas d'une part de substance active pour 1, 000, 000, 000, 000, 000, 000, 000, 000, 000, 000 parts d'eau. D'autres médicaments ont une préparation appelée 30C: en ce cas la dilution se fait dans cent parties d'eau. On obtient alors une part de substance active pour 1 suivi de 90 zéros parties d'eau. La potion résultante n'a alors plus une seule molécule de la substance de départ. Pour expliquer ce qui fait que ça marcherait quand même, les homéopathes invoquent typiquement des effets inconnus de (et même jugés impossibles par) la biologie et la chimie - la mémoire de l'eau, par exemple - et des processus et entités mystérieux comme la force vitale, l'harmonie et ainsi de suite. Étrange manière de faire? Certainement. En fouillant un peu, vous découvrirez que l'homéopathie repose sur deux principes. Le premier est que le semblable guérit le semblable - les homéopathes disent: Similia similibus curantur. Le deuxième principe affirme que plus petite est la dose, plus efficace sera le médicament. Au total, l'homéopathe pense que des doses infinitésimales de substances qui causent des symptômes d'une maladie donnée chez un sujet sain ont la propriété de soigner un sujet souffrant de cette maladie. Qu'en penser? C'est maintenant à vous de jouer en appliquant le modèle EN-QU-E-TE - vous ne pensiez quand même pas que j'aillais me taper tout le boulot! Voici quelques pistes pour vous aider. Vous devez d'abord ÉNoncer de manière satisfaisante ce qu'avancent les partisans de l'homéopathie. Vous devez ensuite examiner ce QUi est invoqué pour soutenir cette idée. Vous trouverez beaucoup d'anecdotes, ici; mais aussi des études invoquées par les défenseurs de l'homéopathie, études qui sont à peu près toutes et systématiquement récusées, pour des raisons méthodologiques, par ses adversaires et par des observateurs plus neutres. D'autres hypothèses sont-elle Envisageables pour expliquer les bienfaits rapportés par les gens qui se soignent par l'homéopathie? Vous pourrez certainement en formuler. Sachez notamment que la plupart de maladies dont nous soufrons dans notre vie - et notamment celles que dit soigner l'homéopathie - disparaissent d'elles-mêmes avec le temps. Sachez aussi que l'évaluation d'un médicament doit composer avec l'effet placebo par lequel une substance a des effets curatifs du seul fait que qui l'ingurgite croit à ces effets. Il vous reste finalement à TEster les hypothèses concurrentes retenues selon les critères d'adéquation et à conclure. LE KIT DE DÉTECTION DE POUTINE DE SAGANPour clore ce petit cours, voici le Kit de détection de poutine de Carl Sagan. Vous ne connaissez pas Sagan? Vous êtes bien chanceux, puisque vous allez faire une grande découverte. L'astronome Carl Sagan, qui a été un grand vulgarisateur scientifique - et tous ceux qui ont vu la magnifique série télévisuelle Cosmos pourraient en témoigner avec enthousiasme - était également un sceptique éminent. Dans le dernier ouvrage qu'il fait paraître, The Demon haunted world (1996), Sagan a proposé ce qu'il appelle un Baloney detection kit, ce que je suggère de rendre ici par kit de détection de poutine. Il s'agit d'un ensemble d'outils sceptiques permettant de ne pas s'en laisser conter et de naviguer dans les eaux troubles des croyances de tout poil soumises à notre approbation. On y trouve d'une part des maximes qu'il faut connaître et suivre, de l'autre une liste de sophismes qu'il importe de savoir repérer. Voici donc ces outils servant à tester des arguments et à détecter ceux qui sont invalides ou fallacieux.
Sophismes courants en logique et en rhétorique
Je laisse à Sagan le dernier mot de ce petit cours. Celui-ci a en effet développé l'idée de ce qu'il appelle un “exquis équilibre” entre deux extrêmes. Voici comment il la présente: “Il me semble que ce qui est requis est un sain équilibre entre deux tendances: celle qui nous pousse à scruter de manière inlassablement sceptique toutes les hypothèses qui nous sont soumises et celle qui nous invite à garder une grande ouverture aux idées nouvelles. Si vous n'êtes que sceptique, aucune idée nouvelle ne parvient jusqu'à vous; vous n'apprenez jamais quoi que ce soit de nouveau; vous devenez une détestable personne convaincue que la sottise règne sur le monde - et, bien entendu, bien des faits sont là pour vous donner raison. D'un autre côté, si vous êtes ouvert jusqu'à la crédulité et n'avez pas même une once de scepticisme en vous, alors vous n'êtes même plus capable de distinguer entre les idées utiles et celles qui n'ont aucun intérêt. Si toutes les idées ont la même validité, vous êtes perdu: car alors, aucune idée n'a plus de valeur” BibliographieBÉLANGER, Marco, Sceptique ascendant sceptique, Stanké, Montréal,
1999 © Copyright Éditions de l'Épisode, 2002 | |||||||||||||