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| AO! Espace de la parole Chroniques de Normand Baillargeon
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2 octobre 2000
«C'est quand qu'on va où?»
Sous-titre
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-J'essaie de faire un texte sur une marche des femmes qui a eu lieu il y cinq
ans, le 4 juin et qui m'avait beaucoup ému. Et sur une autre, qui s'en vient.
Mais j'ai du mal. Tu pourrais peut-être m'aider ?
- J'ai huit ans moi! |
- Et tu écris quoi, là, papa?
- C'est pour les journaux, ma pucette. J'essaie de faire un texte
sur une marche des femmes qui a eu lieu il y cinq ans, le 4 juin
et qui m'avait beaucoup ému. Et sur une autre, qui s'en
vient. Mais j'ai du mal. Tu pourrais peut-être m'aider?
- J'ai huit ans moi! Et pis t'aider, je me méfie maintenant.
Depuis la fois quand j'avais trois ans. Tu m'avais demandé,
grand malin: "C'est quand qu'on va où? ", à
la suite de ce chanteur que tu aimes bien et dont je sais plus
le nom. J'avais répondu: "À moins vingt et
quart ", et tu avais trouvé rigolo de l'écrire
dans le journal. Depuis, toute la famille me le répète
et m'embête avec ça. Alors tu comprends, t'aider,
je ne suis pas trop chaude.
- Quand même, t'es une fille.
- Si tu écris un papier de ce niveau-là, même
moi qui t'aime plus que tout au monde je le lirai pas.
- Dis moi: tu sais ce que c'est le féminisme, Marie?
- Sûr. On a vu ça en morale, je te signale. C'est
lutter contre le sexisme. Voilà. Et pis c'est tout.
- Et c'est quoi le sexisme, alors, mademoiselle Je-Sais-Tout?
- C'est toi des fois. Par exemple, quand maman fait presque toujours
les repas faut dire que quand c'est toi, c'est vraiment
pas terrible. C'est quand des hommes se pensent supérieurs
aux femmes. C'est comme le racisme, mais contre les femmes.
- Pas mal. Mais ce sont aussi des institutions, des mécanismes
qui assignent aux personnes des rôles et des statuts différenciées
selon le sexe et les mentalités qui vont avec tout ça.
- Quand la conversation reprendra en français, tu me le
laisseras savoir. En attendant, j'ai un roman Noémie
à finir. Gilles Tibo, au moins, il sait écrire et
en français normal.
- Tu sais, elle s'appelait Du Pain et des roses, la marche
des femmes.
- C'est un beau nom.
- Le pain pour manger, les roses pour l'amour.
- Et ça a donné quoi, cette marche? Réponds-moi
en français, s'il te plaît.
- Pas mal de choses concrètes. Mais surtout, je pense,
la prise de conscience que ce sont les institutions qu'il faut
changer.
- Et voilà : on change encore de langue. Tu te rappelles
quand je te racontais un rêve, une fois, un rêve qui
semblait tellement vrai et que je t'ai demandé comment
je pouvais être sûre que je n'étais justement
pas en train de rêver que je te parlais.
- Si je me souviens? Tu parles!
- T'étais bien embêté. Mais tu m'as répondu
et j'ai compris enfin un peu je pense. Surtout que c'est dur
à prouver absolument qu'on n'est pas en train de rêver.
Alors là, fais pareil. Explique mieux. C'est quoi ça,
tes ... j'ai oublié.
- Institutions?
- Voilà. Explique. Avec beaucoup de détails. Comme
Tibo quand il raconte ce qui arrive à Noémie.
- J'essaie. Tu es une femme il y a, disons, soixante ans. Dans ta vie
personnelle, tu te rends compte qu'il y a des tas de choses que tu peux
ou dois faire, d'autres que tu ne peux ou ne dois pas faire.
- Exemple.
- Tu peux être mariée et avoir des enfants, être maîtresse d'école ou
Sur, être infirmière, mais pas vraiment Ingénieure et des tas d'autres
choses comme ça.
- Je comprends.
- Alors tu regardes autour de toi et alors tu rends compte que
pour toutes les femmes, c'est pareil. Alors tu comprends que ce
qui te semblait personnel ne l'est pas vraiment. Comme s'il y
avait des règles, si tu veux, qui s'appliquent à
toutes les femmes et qui font que ceci est possible, mais pas
cela. Ce sont les institutions. Comme elles sont injustes, comme
elles sont sexistes, tu veux les changer. La grande affaire, c'est
que tu as compris que ce qui est personnel est au fond politique.
- Comment on fait, pour les changer?
- Difficile. Mais le féminisme a trouvé un partie
de la réponse. Parce que tu vois, on les a en partie changées,
les institutions et on a gagné des choses. Pas complètement,
bien sûr. Il reste des tas et des tas de choses à
changer, des institutions à abattre. Mais on a beaucoup
gagné. En s'unissant et en expliquant. En se battant. Tu
seras ingénieure, si tu veux. Et pour tout te dire, je
suis content pour toi, mais aussi pour moi et pour tout le monde.
Parce que ma liberté grandit quand celle des autres augmente,
je suis convaincu de ça. Mais note bien que malgré
tout, dans tous les cas, tu travailles pour un autre ou tu en
fais travailler d'autres. À chaque coup, tu exploites ou
tu es exploitée. Encore une institution à changer,
à mon avis du moins. Tu verras ce que tu en penses plus
tard.
- On n'a pas fini En tout cas, moi, je serai pas ingénieure,
je pense. Plutôt vétérinaire, pour toujours
avoir de chats autour de moi. Mais en plus, je te signale, je
ferai probablement presque toujours les repas, comme maman.
- Aie Je préférerais répondre encore à
ta question sur le rêves...
- T'es encore embêté! Je t'ai eu!
- L'important, je trouve, c'est qu'on gagné des choses
et qu'on va en gagner d'autres. Jusqu'à aboutir à
un monde sans violence et sans domination, ni pour les femmes
ni pour personne.
- Et comment tu sais que tu n'es pas en train de rêver,
là?
- Ce coup-là encore, je ne peux pas le prouver absolument.
Mais j'ai espoir. Surtout parce que je ne suis pas seul et qu'on
est si nombreux. Mais moi aussi je peux te poser des questions
difficiles, grande maligne. Tiens, Marie, dis moi : c'est quand
qu'on va où?
- Du 9 au 13 octobre, papa. Je l'ai lu dans tes papiers, là.
Cinq journées d'activités et de marches, dans toutes
les régions du Québec et même partout dans
le monde. Contre la pauvreté, qui est encore surtout une
affaire de femmes; contre la violence faite aux femmes; contre
la discrimination; pour les droits des femmes. Si tu es gentil,
maman et moi on t'emmène. Mais promets-moi qu'à
l'avenir tu les écriras tout seul, tes papiers : j'ai pas
que ça à faire, moi. C'est que des Noémie,
y'en a neuf, tu le savais? Tu le savais pas? Il savait pas...
(Merci à Marie, à Gilles Tibo,
l'auteur de la série des Néomie, sa première
passion littéraire, à Renaud (c'est lui, l'auteur
de la chanson C'est quand qu'on va où) et à
toutes celles et ceux qui vont marcher dans quelques jours.)
© Copyright Éditions de l'Épisode, 2000
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