| Ivan Illich - Énergie et Équité
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CHAPITRE II - L'industrie de la circulation
La circulation totale est le résultat de deux différents modes
d'utilisation de l'énergie. En elle se combinent la mobilité personnelle
ou transit autogène et le transport mécanique des gens. Par transit je
désigne tout mode de locomotion qui se fonde sur énergie métabolique de
l'homme, et par transport, toute forme de déplacement qui recourt à
d'autres sources d'énergie. Désormais ces sources d' énergie seront
surtout des moteurs, puisque les animaux, dans un monde surpeuplé et dans
la mesure où ils ne sont pas, tels l'âne et le chameau, des mangeurs de
chardons, disputent à l'homme avec acharnement leur nourriture. Enfin je
borne mon examen aux déplacements des personnes à l'extérieur de leurs
habitations.
Dès que les hommes dépendent du transport non seulement pour des
voyages de plusieurs jours, mais aussi pour les trajets quotidiens, les
contradictions entre justice sociale et motorisation, entre mouvement
effectif et vitesse élevée, entre liberté individuelle et itinéraires
obligés apparaissent en toute clarté. La dépendance forcée à l'égard de
l'automobile dénie à une société de vivants cette mobilité dont la
mécanisation des transports était le but premier. L'esclavage de la
circulation commence.
Vite expédié, sans cesse véhiculé, l'homme ne peut plus marcher,
cheminer, vagabonder, flâner, aller à l'aventure ou en pèlerinage.
Pourtant il doit être sur pied aussi longtemps que son grand-père.
Aujourd'hui un Américain parcourt en moyenne autant de kilomètres à pied
que ses aïeux, mais c'est le plus souvent dans des tunnels, des couloirs
sans fin, des parkings ou des grands magasins.
A pied, les hommes sont plus ou moins à égalité. Ils vont spontanément
à la vitesse de 4 à 6 kilomètres à l'heure, en tout lieu et dans toute
direction, dans la mesure où rien ne leur est défendu légalement ou
physiquement. Améliorer cette mobilité naturelle par une nouvelle
technique de transport, cela devrait lui conserver son propre degré
d'efficacité et lui ajouter de nouvelles qualités: un plus grand rayon
d'action, un gain de temps, un meilleur confort, des possibilités accrues
pour les handicapés. Au lieu de quoi, partout jusqu'ici, le développement
de l'industrie de la circulation a eu des conséquences opposées. Dès que
les machines ont consacré à chaque voyageur plus qu'une certaine puissance
en chevaux-vapeur, cette industrie a diminué l'égalité entre les gens,
restreint leur mobilité en leur imposant un réseau d'itinéraires obligés
produits industriellement, engendré un manque de temps sans précédent.
Dès que la vitesse de leur voiture dépasse un certain seuil, les gens
deviennent prisonniers de la rotation quotidienne entre leur logement et
leur travail.
Si on concède au système de transport plus d'un certain quantum
d'énergie, cela signifie que plus de gens se déplacent plus vite sur de
plus longues distances chaque jour et consacrent au transport de plus en
plus de temps. Chacun augmente son rayon quotidien en perdant la capacité
d'aller son propre chemin. On constitue d'extrêmes privilèges au prix d'un
asservissement général. En une vie de luxueux voyages, une élite franchit
des distances illimitées, tandis que la majorité perd son temps en trajets
imposés pour contourner parkings et aérodromes. La minorité s'installe sur
ses tapis volants pour atteindre des lieux éloignés que sa fugitive
présence rend séduisants et désirables, tandis que la majorité est forcée
de travailler plus loin, de s'y rendre plus vite et de passer plus de
temps à préparer ce trajet ou à s'en reposer.
Aux États-Unis, les quatre cinquièmes du temps passé sur les routes
concernent les gens qui circulent entre leur maison, leur lieu de travail
et le supermarché. Et les quatre cinquièmes des distances parcourues en
avion chaque année pour des congrès ou des voyages de vacances le sont par
1,5 % de la population, c'est-à-dire par ceux que privilégient leur niveau
de revenus et leur formation professionnelle. Plus rapide est le véhicule
emprunté, plus forte est la prime versée par ce mode de taxation
dégressive. A peine 0,2 % de la population américaine peut choisir de
prendre l'avion plus d'une fois par an, et peu d'autres pays peuvent
ouvrir aussi largement l'accès aux avions à réaction.
Le banlieusard captif du trajet quotidien et le voyageur sans souci
sont pareillement dépendants du transport. Tous deux ont perdu leur
liberté. L'espoir d'un occasionnel voyage-éclair à Acapulco ou à un
congrès du Parti fait croire au membre de la classe moyenne qu'il a «
réussi» et fait partie du cercle étroit, puissant et mobile des
dirigeants. Le rêve hasardeux de passer quelques heures attaché sur un
siège propulsé à grande vitesse rend même l'ouvrier complice consentant de
la déformation imposée à l'espace humain et le conduit à se résigner à
l'aménagement du pays non pour les hommes mais pour les voitures.
Physiquement et culturellement l'homme a lentement évolué en harmonie
avec sa niche cosmique. De ce qui est le milieu animal, il a appris en une
longue histoire à faire sa demeure. Son image de soi appelle le complément
d'un espace de vie et d'un temps de vie intégrés au rythme de son propre
mouvement. L'harmonie délibérée qui accorde cet espace, ce temps et ce
rythme est justement ce qui le détermine comme homme. Si, dans cette
correspondance, le rôle premier est donné à la vitesse d'un véhicule, au
lieu de l'être à la mobilité de l'individu, alors l'homme est rabaissé du
rang d'architecte du monde au statut de simple banlieusard.
L'Américain moyen consacre plus de mille six cents heures par an à sa
voiture. Il y est assis, qu'elle soit en marche ou à l'arrêt; il la gare
ou cherche à le faire; il travaille pour payer le premier versement
comptant ou les traites mensuelles, l'essence, les péages, l'assurance,
les impôts et les contraventions. De ses seize heures de veille chaque
jour, il en donne quatre à sa voiture, qu'il l'utilise ou qu'il gagne les
moyens de le faire. Ce chiffre ne comprend même pas le temps absorbé par
des activités secondaires imposées par la circulation: le temps passé à
l'hôpital, au tribunal ou au garage, le temps passé à étudier la publicité
automobile ou à recueillir des conseils pour acheter la prochaine fois une
meilleure bagnole. Presque partout on constate que le coût total des
accidents de la route et celui des universités sont du même ordre et
qu'ils croissent avec le produit social. Mais, plus révélatrice encore,
est l'exigence de temps qui s'y ajoute. S'il exerce une activité
professionnelle, l'Américain moyen dépense mille six cents heures chaque
année pour parcourir dix mille kilomètres; cela représente à peine 6
kilomètres à l'heure. Dans un pays dépourvu d'industrie de la circulation,
les gens atteignent la même vitesse, mais ils vont où ils veulent à pied,
en y consacrant non plus 28 %, mais seulement 3 à 8 % du budget-temps
social. Sur ce point, la différence entre les pays riches et les pays
pauvres ne tient pas à ce que la majorité franchit plus de kilomètres en
une heure de son existence, mais à ce que plus d'heures sont dévolues à
consommer de fortes doses d'énergie conditionnées et inégalement réparties
par l'industrie de la circulation.
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