| Ivan Illich - Énergie et Équité
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CHAPITRE IV - Le prix du temps
La vitesse incontrôlée est coûteuse et de moins en moins de gens
peuvent se l'offrir. Tout surcroît de vitesse d'un véhicule augmente son
coût de propulsion, le prix des voies de circulation nécessaires et, ce
qui est plus grave, la largeur de l'espace que son mouvement dévore. Dès
qu'un certain seuil de consommation d'énergie est dépassé par les
voyageurs les plus rapides, il se crée à l'échelle du monde entier une
structure de classe de capitalistes de la vitesse. La valeur d'échange du
temps reprend la première place, comme le montre le langage: on parle du
temps dépensé, économisé, investi, gaspillé, mis à profit. A chacun la
société colle une étiquette de prix qui indique sa valeur horaire: plus
on va vite, plus l'écart des prix se creuse. Entre l'égalité des chances
et la vitesse, il y a corrélation inverse.
Une vitesse élevée capitalise le temps de quelques-uns à d'énormes
taux, mais paradoxalement cela coûte un énorme prix à ceux dont le temps
est jugé beaucoup moins précieux. A Bombay il n'y a pas beaucoup de
possesseurs de voitures: à ces derniers, il suffit d'une matinée pour se
rendre à Poona. L'économie moderne les oblige à faire ce trajet une fois
par semaine. Deux générations plus tôt, le voyage aurait pris une semaine,
on l'aurait fait une fois par an. Mais ces rares automobiles qui stimulent
en apparence les échanges économiques, en fait dérangent la circulation
normale des bicyclettes et des pousse-pousse qui traversent par milliers
le centre de Bombay. Ici l'automobile paralyse toute une société. La perte
de temps imposée à tous et la mutilation d'une société augmentent plus
vite que le gain de temps dont quelques-uns bénéficient pour leurs
excursions. Partout la circulation augmente indéfiniment à mesure qu'on
dispose de puissants moyens de transport. Plus on a la possibilité d'être
transporté, plus on manque de temps. Passé un seuil critique, l'industrie
du transport fait perdre plus de temps qu'elle n'en fait gagner. L'utilité
marginale d'un accroissement de la vitesse de quelques-uns est acquise au
prix de la désutilité marginale croissante de cette accélération pour la
majorité.
Au-delà d'une vitesse critique, personne ne «gagne» du temps sans en
faire «perdre» à quelqu'un d'autre. Celui qui réclame une place dans un
véhicule plus rapide affirme ainsi que son temps vaut plus cher que celui
du passager d'un véhicule plus lent. Au-delà d'une certaine vitesse,
chaque passager se transforme en voleur qui dérobe le temps d'autrui et
dépouille la masse de la société. L'accélération de sa voiture lui assure
le transfert net d'une part de temps vital. L'importance de ce transfert
se mesure en quanta de vitesse. Il défavorise ceux qui restent en arrière
et parce que ces derniers composent la majorité, l'affaire pose des
problèmes éthiques plus généraux que la dialyse rénale ou les
transplantations d'organes.
Au-delà d'une vitesse critique, les véhicules à moteur engendrent des
distances aliénantes qu'eux seuls peuvent surmonter. L'absence devient
alors la règle, et la présence, l'exception. Une nouvelle piste à travers
le sertão brésilien inscrit la grande ville à l'horizon du paysan qui a à
peine de quoi survivre, mais elle ne la met pas à sa portée. La nouvelle
voie express qui traverse Chicago étend la ville, mais elle aspire vers la
périphérie tous ceux qui ont les moyens d'éviter un centre dégradé en
ghetto. Une accélération croissante aggrave l'exploitation des plus
faibles, dans l'Illinois comme en Iran.
Du temps de Cyrus à celui de la machine à vapeur, la vitesse de l'homme
est restée la même. Quel que fût le porteur du message, les nouvelles ne
franchissaient pas plus de 150 kilomètres par jour. Ni le coureur inca,
ni la galère vénitienne, ni le cavalier persan, ni la diligence de Louis
XIV n'ont pu rompre cette barrière. Guerriers, explorateurs, marchands ou
pèlerins couvraient 30 kilomètres par jour. Comme le dit Valéry: «
Napoléon va à la même lenteur que César.» L'Empereur savait qu'«on
mesure la prospérité publique aux comptes des diligences», mais il ne
pouvait guère presser le mouvement. De Paris à Toulouse, on mettait deux
cents heures à 1'époque romaine, et encore cent cinquante-huit heures avec
la diligence en 1782. Le XIXe siècle a, le premier, accéléré le mouvement
des hommes. En 1830, le même trajet ne demandait plus que cent dix heures,
mais à condition d'y mettre le prix: cette année-là, 1 150 équipages
versèrent et provoquèrent plus d'un millier de décès. Puis le chemin de
fer suscita un brusque changement. En 1855 Napoléon III pouvait se vanter
d'avoir franchi d'un trait la distance Paris-Marseille à la moyenne de 96
kilomètres à l'heure. Entre 1850 et 1900, la distance moyenne parcourue
en un an par chaque Français a été multipliée par cent. C'est en 1893 que
le réseau ferroviaire anglais atteignit son extension maximum. Alors les
trains de voyageurs se trouvèrent à leur coût optimum calculé en temps
nécessaire pour les entretenir et les conduire à destination.
Au degré suivant d'accélération, le transport commença à dominer la
circulation, et la vitesse, à classer les destinations selon une
hiérarchie. Puis le nombre de chevaux-vapeur utilisés détermina la classe
de tout dirigeant en voyage, selon une pompe dont même les rois n'avaient
pas osé rêver. Chacune de ces étapes a rabaissé d'autant le rang de ceux
qui sont limités à un moindre kilométrage annuel. Quant à ceux qui n'ont
que leur propre force pour se déplacer, ils sont considérés comme des
outsiders sous-développés. Dis-moi à quelle vitesse tu te déplaces, je te
dirai qui tu es. Celui qui peut profiter de l'argent des contribuables
dont se nourrit Concorde, appartient sans aucun doute au gratin.
En l'espace des deux dernières générations, la voiture est devenue le
symbole d'une carrière réussie, tout comme l'école est devenue celui d'un
avantage social de départ. Une telle concentration de puissance doit
produire sa propre justification. Dans les États capitalistes, on dépense
les deniers publics pour permettre à un homme de parcourir chaque année
plus de kilomètres en moins de temps, pour la seule raison qu'on a déjà
investi encore plus d'argent pour allonger la durée de sa scolarité. Sa
valeur présumée comme moyen intensif de production du capital détermine
les conditions de son transport. Mais la haute valeur sociale des
capitalistes du savoir n'est pas le seul motif pour estimer leur temps de
manière privilégiée. D'autres étiquettes idéologiques sont aussi utiles
pour ouvrir l'accès au luxe dont d'autres gens paient le prix. Si
maintenant il faut répandre les idées de Mao en Chine avec des avions à
réaction, cela signifie seulement que, dès à présent, deux classes sont
nécessaires pour conserver les acquis de la Longue Marche, l'une qui vive
au milieu des masses et l'autre, au milieu des cadres. Sans doute, dans la
Chine populaire, la suppression des niveaux intermédiaires a-t-elle
permis une concentration efficace et rationnelle du pouvoir, néanmoins
elle marque aussi une nouvelle différence entre le temps du conducteur de
bœufs et celui du fonctionnaire qui voyage en avion à réaction.
L'accélération concentre inévitablement les chevaux-vapeur sous le siège
de quelques personnes et ajoute au croissant manque de temps du
banlieusard le sentiment qu'il reste à la traîne.
Ordinairement on soutient par un double argument la nécessité de
maintenir dans une société industrielle des privilèges disproportionnés.
On tient ce privilège pour un préliminaire nécessaire pour que la
prospérité de la population tout entière puisse augmenter, ou bien on y
voit l'instrument de rehaussement du standing d'une minorité défavorisée.
L'exemple de l'accélération révèle clairement l'hypocrisie de ce
raisonnement. A long terme, l'accélération du transport n'apporte aucun
de ces bénéfices. Elle n'engendre qu'une demande universelle de transport
motorisé et qu'une séparation des groupes sociaux par niveau de privilèges
en creusant des écarts inimaginables jusque-là. Passé un certain point,
plus d'énergie signifie moins d'équité. Au rythme du plus rapide moyen de
transport, on voit gonfler le traitement de faveur réservé à quelques-uns
aux frais des autres.
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