| Ivan Illich - Énergie et Équité
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CHAPITRE V - La vitesse mangeuse de temps
Il ne faudrait pas négliger le fait que la vitesse de pointe de
quelques-uns se paie d'un autre prix qu'une vitesse élevée accessible à
tous. La classification sociale par degrés de vitesse impose un transfert
net de puissance: les pauvres travaillent et payent pour rester à la
traîne. Si les classes moyennes d'une société fondée sur la vitesse
peuvent s'efforcer d'oublier cette discrimination, elles ne sauraient
supporter une croissance indéfinie des coûts. Certaines dépenses sautent
aux yeux actuellement, par exemple la destruction de l'environnement ou
l'exploitation, avec l'aide des militaires, de matières premières
disponibles en quantités limitées. Peut-être voilent-elles un prix de
l'accélération encore plus lourd. Que chacun puisse se déplacer à grande
vitesse, cela signifie qu'il lui restera une part de temps moindre et que
toute la société dépensera une plus grande part du temps disponible à
transporter les gens. Des voitures qui dépassent la vitesse critique ont
tendance à imposer l'inégalité, mais elles installent aussi une industrie
auto-suffisante qui cache l'inefficacité du système de transport sous une
apparence de raffinement technologique. J'estime que limiter la vitesse
ne sert pas seulement à défendre l'équité, mais à préserver l'efficacité
des moyens de transport, c'est-à-dire à augmenter la distance totale
parcourue en diminuant le temps total consacré à cet effet.
On n'a guère étudié les conséquences de la voiture sur le budget-temps
(par 24 heures) des individus comme des sociétés. Les travaux déjà faits
pour le transport fournissent des statistiques sur le temps nécessaire par
kilomètre, sur la valeur de ce temps calculée en dollars ou sur la durée
des trajets. Mais rien n'est dit des frais de transport cachés: comment
le transport dévore le temps vital, comment la voiture multiplie le nombre
des voyages nécessaires, combien de temps on passe à se préparer à un
déplacement. De plus, on n'a pas de critère pour estimer la valeur de
frais encore plus cachés: le sur-loyer accepté pour résider dans un
quartier bien relié au réseau des transports, les dépenses engagées pour
préserver un secteur du bruit, de la saleté et des dangers physiques dus
aux voitures. Ce n'est pas parce qu'on ne calcule pas les dépenses en
budget-temps social qu'il faut croire ce calcul impossible, encore moins
faut-il négliger d'utiliser le peu d'informations recueillies. Elles
montrent que partout, dès qu'une voiture dépasse la vitesse de 25
kilomètres à l'heure, elle provoque un manque de temps croissant. Ce seuil
franchi par l'industrie, le transport fait de l'homme un errant d'un
nouveau genre: un éternel absent toujours éloigné de son lieu de
destination, incapable de l'atteindre par ses propres moyens, et pourtant
obligé de s'y rendre chaque jour. Aujourd'hui les gens travaillent une
bonne partie de la journée seulement pour gagner l'argent nécessaire pour
aller travailler. Depuis deux générations, dans les pays industrialisés,
la durée du trajet entre le logement et le lieu de travail a augmenté plus
vite que n'a diminué, dans la même période, la durée de la journée de
travail. Le temps qu'une société dépense en transport augmente
proportionnellement à la vitesse du moyen de transport public le plus
rapide. À présent, le Japon précède les États-Unis dans ces deux
domaines. Quand la voiture brise la barrière qui protège l'homme de
l'aliénation et l'espace de la destruction, le temps vital est dévoré par
les activités nées du transport.
Que cette voiture qui file à toute allure sur la route soit le bien de
l'État ou d'un particulier, cela ne change rien au manque de temps et à la
surprogrammation accrus par chaque accélération. Pour transporter un
passager sur une distance donnée, un autobus a besoin de trois fois moins
d'essence qu'une voiture de tourisme. Un train de banlieue est dix fois
plus efficace qu'une telle voiture. Autobus et trains pourraient devenir
encore plus efficaces et moins nuisibles à l'environnement. Transformés en
propriété publique et gérés rationnellement, les deux pourraient être
exploités et organisés de façon à considérablement rogner les privilèges
que le régime de propriété privée et une organisation incompétente
suscitent. Mais, tant que n'importe quel système de véhicules s'impose à
nous avec une vitesse de pointe illimitée, nous sommes obligés de dépenser
plus de temps pour payer le transport, porte à porte, de plus de gens, ou
de verser plus d'impôts pour qu'un petit groupe voyage beaucoup plus loin
et plus vite que tous les autres. La part du budget-temps social consacrée
au transport est déterminée par l'ordre de grandeur de la vitesse de
pointe permise par ledit système de transport.
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