| Ivan Illich - Énergie et Équité
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CHAPITRE VIII - Les degrés de la mobilité
Le roulement à billes a été inventé il y a un siècle. Grâce à lui le
coefficient de frottement est devenu mille fois plus faible. En ajustant
convenablement un roulement à billes entre deux meules néolithiques, un
Indien peut moudre à présent autant de grain en une journée que ses
ancêtres en une semaine. Le roulement à billes a aussi rendu possible
l'invention de la bicyclette, c'est-à-dire l'utilisation de la roue, — la
dernière, sans doute, des grandes inventions néolithiques —, au service de
la mobilité obtenue par la force musculaire humaine. Le roulement à billes
est ici le symbole d'une rupture définitive avec la tradition et des
directions opposées que peut prendre le développement. L'homme peut se
déplacer sans l'aide d'aucun outil. Pour transporter chaque gramme de son
corps sur un kilomètre en dix minutes, il dépense 0,75 calorie. Il forme
une machine thermodynamique plus rentable que n'importe quel véhicule à
moteur et plus efficace que la plupart des animaux. Proportionnellement à
son poids, quand il se déplace, il produit plus de travail que le rat ou
le bœuf, et moins que le cheval ou l'esturgeon. Avec ce rendement, il a
peuplé la terre et fait son histoire. A ce même niveau, les sociétés
agraires consacrent moins de 5 % et les nomades moins de 8 % de leur
budget-temps à circuler hors des habitations ou des campements.
A bicyclette, l'homme va de trois à quatre fois plus vite qu'à pied,
tout en dépensant cinq fois moins d'énergie. En terrain plat, il lui
suffit alors de dépenser 0,15 calorie pour transporter un gramme de son
corps sur un kilomètre. La bicyclette est un outil parfait qui permet à
l'homme d'utiliser au mieux son énergie métabolique pour se mouvoir:
ainsi outillé, l'homme dépasse le rendement de toutes les machines et
celui de tous les animaux.
Si l'on ajoute à l'invention du roulement à billes celles de la roue à
rayons et du pneu, cette conjonction a pour 1'histoire du transport plus
d'importance que tous les autres événements, à l'exception de trois
d'entre eux. D'abord, à 1'aube de la civilisation, l'invention de la roue
transféra les fardeaux des épaules des hommes à la brouette. Puis au
Moyen Age, en Europe, les inventions du bridon, du collier d'épaules et du
fer à cheval multiplièrent par cinq le rendement thermodynamique du cheval
et transformèrent l'économie en permettant de fréquents labourages et la
rotation des assolements. De plus, elles mirent à la portée des paysans
des champs éloignés: ainsi on vit la population rurale passer de hameaux
de six familles à des villages de cent feux, groupés autour de l'église,
du marché, de la prison et, plus tard, de l'école. Cela rendit possible la
mise en culture de terres situées plus au nord et déplaça le centre du
pouvoir vers des régions plus froides. Enfin, la construction par les
Portugais au XVe siècle des premiers vaisseaux de haute mer posa, sous
1'égide du capitalisme européen naissant, les fondements d'une économie de
marché mondiale et de l'impérialisme moderne.
L'invention du roulement à billes marqua une quatrième révolution.
Elle permit de choisir entre plus de liberté et d'équité d'une part et une
vitesse et une exploitation accrues d'autre part. Le roulement à billes
est un élément fondamental dans deux formes de déplacement, respectivement
symbolisées par le vélo et par l'automobile. Le vélo élève la mobilité
autogène de l'homme jusqu'à un nouveau degré, au-delà duquel il n'y a plus
en théorie de progrès possible. A l'opposé, la cabine individuelle
accélérée a rendu les sociétés capables de s'engager dans un rituel de la
vitesse qui progressivement les paralyse.
Que s'établisse un monopole d'emploi rituel d'un outil potentiellement
utile n'est pas un phénomène nouveau. Il y a des millénaires, la roue
déchargea le porteur esclave de son fardeau, mais seulement dans les pays
d'Eurasie. Au Mexique, bien que très connue, la roue ne fut jamais
utilisée pour le transport, mais exclusivement pour fabriquer de petites
voitures destinées à des dieux en miniature. Que la charrette ait été un
objet tabou dans l'Amérique d'avant Cortès ne doit pas nous étonner
davantage que le fait que le vélo soit tabou dans la circulation moderne.
Il n'est absolument pas nécessaire que l'invention du roulement à
billes serve, à l'avenir, à augmenter encore la consommation d'énergie et
engendre ainsi le manque de temps, le gaspillage de l'espace et des
privilèges de classe. Si le nouveau degré de mobilité autogène offert par
le vélo était protégé de la dévaluation, de la paralysie et des risques
corporels pour le cycliste, alors il serait possible de garantir à tout le
monde une mobilité optimale et d'en finir avec un système qui privilégie
les uns et exploite les autres au maximum. On pourrait contrôler les
formes d'urbanisation, si la structuration de l'espace était liée à
l'aptitude des honnnes à s'y déplacer. Limiter absolument la vitesse,
c'est retenir la forme la plus décisive d'aménagement et d'organisation de
l'espace. Selon qu'on l'utilise dans une technique vaine ou profitable, le
roulement à billes change de valeur.
Un vélo n'est pas seulement un outil thermodynamique efficace, il ne
coûte pas cher. Malgré son très bas salaire, un Chinois consacre moins
d'heures de travail à l'achat d'une bicyclette qui durera longtemps qu'un
Américain à l'achat d'une voiture bientôt hors d'usage. Les aménagements
publics nécessaires pour les bicyclettes sont comparativement moins chers
que la réalisation d'une infrastructure adaptée à des véhicules rapides.
Pour les vélos, il ne faut de routes goudronnées que dans les zones de
circulation dense, et les gens qui vivent loin d'une telle route ne sont
pas isolés, comme ils le seraient s'ils dépendaient de trains ou de
voitures. La bicyclette élargit le rayon d'action personnel sans interdire
de passer où l'on ne peut rouler: il suffit alors de pousser son vélo.
Le vélo nécessite une moindre place. Là où se gare une seule voiture,
on peut ranger dix-huit vélos, et l'espace qu'il faut pour faire passer
une voiture livre a passage à trente vélos. Pour faire franchir un pont à
40 000 personnes en une heure, il faut deux voies d'une certaine largeur
si l'on utilise des trains, quatre si l'on utilise des autobus, douze pour
des voitures, et une seule si tous traversent à bicyclette. Le vélo est le
seul véhicule qui conduise l'homme de porte à porte, à n'importe quelle
heure, et par l'itinéraire de son choix. Le cycliste peut atteindre de
nouveaux endroits sans que son vélo désorganise un espace qui pourrait
mieux servir à la vie.
La bicyclette permet de se déplacer plus vite, sans pour autant
consommer des quantités élevées d'un espace, d'un temps ou d'une énergie
devenus également rares. Chaque kilomètre de trajet est parcouru plus
rapidement, et la distance totale franchie annuellement est aussi plus
élevée. Avec un vélo, l'homme peut partager les bienfaits d'une conquête
technique, sans prétendre régenter les horaires, l'espace, ou l'énergie
d'autrui. Un cycliste est maître de sa propre mobilité sans empiéter sur
celle des autres. Ce nouvel outil ne crée que des besoins qu'il peut
satisfaire, au lieu que chaque accroissement de l'accélération produit
par des véhicules à moteur crée de nouvelles exigences de temps et
d'espace.
Le roulement à billes et les pneus permettent à l'homme d'instaurer un
nouveau rapport entre son temps de vie et son espace de vie, entre son
propre territoire et le rythme de son être, sans usurper l'espace-temps et
le rythme biologique d'autrui. Ces avantages d'un mode de déplacement
moderne, fondé sur la force individuelle, sont évidents, pourtant en
général on les ignore. On ne se sert du roulement à billes que pour
produire des machines plus puissantes; on avance toujours l'idée qu'un
moyen de transport est d'autant meilleur qu'il roule plus vite, mais on se
dispense de la prouver. La raison en est que si l'on cherchait à démontrer
la chose, on découvrirait qu'il n'en est rien aujourd'hui. La proposition
contraire est, en vérité, facile à établir: à présent, on accepte son
contenu avec réticence, demain elle deviendra évidente.
Un combat acharné entre vélos et moteurs vient à peine de s'achever. Au
Vietnam, une armée sur-industrialisée n'a pu défaire un petit peuple qui
se déplaçait à la vitesse de ses bicyclettes. La leçon est claire. Des
armées dotées d'un gros potentiel d'énergie peuvent supprimer des hommes —
à la fois ceux qu'elles défendent et ceux qu'elles combattent —, mais
elles ne peuvent pas grand-chose contre un peuple qui se défend lui-même.
Il reste à savoir si les Vietnamiens utiliseront dans une économie de paix
ce que leur a appris la guerre et s'ils sont prêts à garder les valeurs
mêmes qui leur ont permis de vaincre. Il est à craindre qu'au nom du
développement industriel et de la consommation croissante d'énergie, les
Vietnamiens ne s'infligent à eux-mêmes une défaite en brisant de leurs
mains ce système équitable, rationnel et autonome, imposé par les
bombardiers américains à mesure qu'ils les privaient d'essence, de moteurs
et de routes.
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