| Ivan Illich - Énergie et Équité
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CHAPITRE VII - Le seuil insaisissable
Une vitesse de transport optimale paraît arbitraire ou autoritaire à
l'usager, tandis qu'au muletier elle semble aussi rapide que le vol de
l'aigle. Quatre ou six fois la vitesse d'un homme à pied, c'est un seuil
trop bas pour être pris en considération par l'usager, trop élevé pour
représenter une limite possible pour les deux tiers de l'humanité qui se
déplacent encore par leurs propres moyens.
Ceux qui planifient le logement, le transport ou l'éducation des autres
appartiennent tous à la classe des usagers. Leur revendication de pouvoir
découle de la valeur que leurs employeurs, publics ou privés, attribuent à
l'accélération. Sociologues et ingénieurs savent composer sur ordinateurs
un modèle de la circulation à Calcutta ou à Santiago et implanter des
voies pour aérotrains d'après leur conception abstraite d'un bon réseau de
transport. Leur foi dans l'efficacité de la puissance les aveugle sur
l'efficacité supérieure du renoncement à son utilisation. En augmentant la
charge énergétique, ils ne font qu'amplifier des problèmes qu'ils sont
incapables de résoudre. Il ne leur vient pas à l'esprit de renoncer à la
vitesse et de choisir un ralentissement général et une diminution de la
circulation pour dénouer l'imbroglio du transport. Ils ne songent pas à
améliorer leurs programmes en interdisant de dépasser en ville la vitesse
du vélo. Un préjugé mécaniste les empêche d'optimiser les deux composantes
de la circulation dans le même modèle de simulation. L'expert en
développement qui, dans sa Land-Rover, s'apitoie sur le paysan qui conduit
ses cochons au marché, refuse ainsi de reconnaître les avantages relatifs
de la marche. Il a tendance à oublier qu'ainsi, ce paysan dispense dix
hommes de son village d'aller au marché et de perdre leur temps sur les
chemins, alors que l'expert et tous les membres de sa famille doivent,
chacun pour son compte, toujours courir les routes. Pour un tel homme,
porté à concevoir la mobilité humaine en termes de progrès indéfini, il ne
saurait y avoir de taux de circulation optimal, mais seulement une
unanimité passagère à un stade donné de développement technique. L'enragé
du développement et son homologue africain, atteint par contagion,
ignorent l'efficacité optimale d'une technique «pauvre». Sans doute pour
eux la limitation de la consommation d'énergie sert à protéger
l'environnement, une technique «simple» apaisera provisoirement les
pauvres, et une vitesse limitée permettra à plus de voitures de rouler
sur moins de routes. Mais l'auto-limitation pour protéger un moyen de la
perte de sa propre fin, cela reste extérieur à leurs considérations.
La plupart des Mexicains, sans parler des Indiens et des Africains,
sont dans une tout autre situation. Le seuil critique de vitesse se situe
bien au-delà de ce qu'ils connaissent ou attendent, à quelques exceptions
près. Ils appartiennent encore à la catégorie des hommes qui se déplacent
par eux-mêmes. Plusieurs d'entre eux gardent le souvenir d'une aventure
motorisée, mais la plupart n'ont jamais franchi le seuil critique de
vitesse. Dans deux États mexicains caractéristiques, le Guerrero et le
Chiapas, en 1970, moins de 1 % de la population avait parcouru au moins
une fois plus de 15 kilomètres en une heure. Les véhicules où ces gens
s'entassent parfois rendent le voyage plus facile, mais guère plus rapide
qu'à bicyclette. L'autocar de troisième classe ne sépare pas le fermier de
ses cochons et il les transporte tous ensemble au marché, sans leur faire
perdre de poids. Ce premier contact avec le «confort» motorisé ne rend
pas esclave de la vitesse destructrice.
L'ordre de grandeur où situer la limite critique de vitesse est trop
bas pour être pris au sérieux par l'usager et trop élevé pour concerner le
paysan. Ce chiffre est si évident qu'il en devient invisible. Toutes les
études sur la circulation s'occupent seulement de servir l'avenir de
l'industrie du transport. Aussi l'idée d'adopter cet ordre de grandeur
pour limiter la vitesse rencontre-t-elle une résistance obstinée.
L'instaurer, ce serait priver de sa drogue l'homme industrialisé,
intoxiqué par de fortes doses d'énergie, et interdire aux gens sobres de
goûter un jour cette ivresse inconnue.
Vouloir susciter sur ce point une contre-recherche ne constitue pas
seulement un scandale, mais aussi une menace. La frugalité menace
l'expert, censé savoir pourquoi le banlieusard doit prendre son train à
8hl5 et à 8h4l et pourquoi il convient d'employer tel ou tel mélange de
carburants. Que par un processus politique on puisse déterminer un ordre
de grandeur naturel, impossible à éluder et ayant valeur de limite, cette
idée reste étrangère à l'échelle de valeurs et au monde de vérités de
l'usager. Chez lui, le respect des spécialistes qu'il ne connaît même pas
se transforme en aveugle soumission. Si l'on pouvait trouver une solution
politique aux problèmes créés par les experts de la circulation, alors on
pourrait appliquer le même traitement aux problèmes d'éducation, de santé
ou d'urbanisme. Si des profanes, participant activement à une procédure
politique, pouvaient déterminer l'ordre de grandeur d'une vitesse optimale
de circulation, alors les fondations sur lesquelles repose la charpente
des sociétés industrielles seraient ébranlées. La recherche que je propose
est subversive. Elle remet en question l'accord général sur la nécessité
de développer le transport et la fausse opposition politique entre tenants
du transport public et partisans du transport privé.
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